Dernière modification par Johan - 2021-08-01 21:31:30

Rendre compte

Nombres 13 1-3 et 17-21 et 25-26 ; Matthieu 22 15-22 ; 1 Pierre 3 13-17

C’était il y a longtemps, très longtemps : au temps où j’allais à l’école ! Un temps où le mauvais élève que j’étais était astreint à des devoirs de vacances parce qu’il avait préféré jouer à longueur d’année… Des devoirs de vacances, est-ce que cela se pratique encore aujourd’hui ? Aucune idée puisque nous n’avons plus, mon épouse et moi, d’enfants en âge d’école ! Alors, je me suis dit, en pensant à chacun d’entre vous, pour ce dimanche, je vais leur proposer un devoir de vacances : un peu comme une vengeance, quoi !
Et si on parlait grammaire ? Rappelez-vous : il y a ces verbes que l’on appelle les auxiliaires, « être » et « avoir »… et puis tous les autres des différentes conjugaisons : les verbes en –ER (comme aimer, chanter, danser…), les verbes en –IR (comme tenir, courir, finir…) et puis, la 3ème conjugaison, celle des verbes en –RE (comme vendre, prendre, rendre….)…
Et là, je me suis dit : avant d’aller plus loin, il te faut PRENDRE conscience de ce que tu dis (nous serons dans le cadre d’un culte !)… parce qu’après tu devras bien RENDRE compte de ce que tu as fait !
Alors, le verbe RENDRE s’est mis à me tourner dans la tête et j’ai vu passer toutes ces formules : rendre et se rendre / rendre compte et se rendre compte que / rendre grâce / rendre gloire / rendre coup pour coup / rendre témoignage…
Et, dépassant ces gamineries de devoirs de vacances, la question m’est arrivée, brutale, abrupte : « Et toi, quand et à qui devras-tu rendre des comptes ? »
Alors, en guise de devoir de vacance, je vous invite à une réflexion à propos des 3 textes que nous avons entendus, 3 textes dans lesquels – vous l’avez certainement remarqué ! - la formule « rendre compte » est le commun dénominateur.
« Rendre » est l’un des aspects les plus répandus de nos traditions, de notre culture. Nous avons le sentiment – mais c’est plus qu’un sentiment, c’est une réalité – qu’il faut toujours, au cours de notre vie, « rendre des comptes ».
Pour ceux qui arrêtent une activité d’importance, il faudra rendre des comptes du devoir accompli, de la charge honorée, des dossiers bien traités. Pour ceux qui continuent, il faudra rendre un rapport de service, un rapport d’exercice, un rapport d’exploitation, un rapport financier…
« Rendre des comptes », comme on rend un livre prêté, comme un tribunal rend un arrêt, comme un champ rend son blé… tout cela relève de l’humain, de notre quotidien. C’est la norme. Mais essayons, sans nous rendre malades, de voir ce que nous dit le « rendre des comptes » biblique !
Notre premier texte est extrait du livre des Nombres. Ce livre des Nombres raconte l’histoire du peuple de Dieu durant ces 40 années de traversée du désert, ces années d’épreuve qui précèdent l’installation en Terre promise.
Dans la première partie du livre, c’est l’histoire qui a la première place, avec les heurs et les malheurs d’un peuple qui ira jusqu’à regretter la servitude et l’esclavage. Échecs et contestations sont au programme. Cris, pleurs et désespoir confinent à la panique et à la révolte avec la volonté affirmée de retourner en Egypte. Dans la seconde partie du livre, c’est la géographie du pays qui prévaut et l’on en arrive à ce chapitre 13 où Dieu dit à Moïse « Envoie toi-même des hommes pour explorer la terre de Canaan que JE DONNE aux enfants d’Israël… ».
Texte énigmatique et apparemment contradictoire ! Comment se peut-il que Dieu DONNE un pays, une terre, à un peuple, son peuple, et que dans le même temps, il invite ce peuple à prospecter le pays ? Si Dieu donne, il sait ce qu’il donne et à qui il le donne !
Alors, pourquoi envoyer, non pas 12 espions, comme le disent certaines versions, mais 12 explorateurs pour reconnaître le pays, sa topographie, sa faune, sa flore, ses habitants ? Quelle est donc la finalité de cette étrange mission ?

Il y a un tout petit mot du texte qui doit nous mettre la puce à l’oreille (v 1) : « le Seigneur dit ALORS à Moïse… ». Le « alors » masque tout ce que nous n’avons pas lu et qui précède tout au long du chapitre 12 et qui culmine en son v 9 : « Le Seigneur se mit en colère et s’en alla…. ». Phrase terrible !
Alors, la mission des explorateurs, qu’elle soit due à l’initiative louable ou malheureuse de Moïse ou bien à la demande pressante du peuple, et même si elle semble avoir reçu l’approbation de Dieu puisqu’il DONNE le pays, la mission atteste la tendance humaine de chercher d’abord à savoir, avant de se rende quelque part. La sacro-sainte manie de s’informer sur les choses et les gens… avant d’être en situation.
On remarquera que la mission des explorateurs durera 40 jours – aussi un temps d’épreuves comme le nombre 40 l’indique partout dans la Bible – 40 jours au terme desquels ils sont revenus « rendre compte » à Moïse, aux Anciens, au peuple. Mais, intervention de Moïse ou pas, Dieu tiendra sa promesse, il donnera la Terre promise. Il accomplira ce miracle - même si la notion de miracle n’est pas ici celle que nous trouvons dans le NT - mais le peuple, lui, est appelé à se bouger.
(Et là, j’ouvre une parenthèse : cela me fait furieusement penser au Jésus du NT qui ressuscite Lazare mais qui invite ceux qui l’entourent à un « Déliez-le ! ». Puisque le Christ a la puissance de ressusciter, pourquoi demander aux hommes de délier le mort ? Ou encore au Jésus qui multiplie les pains mais qui invite les disciples à un « Donnez-leur à manger ! » Puisque le Christ a la puissance de multiplier les pains, pourquoi demander aux disciples de s’occuper de la distribution ?
Parce que, comme il y a 4000 ans, au seuil d’une Terre promise, parce que comme il y a 2000 ans, sur les pans d’une colline de Galilée, Dieu veut faire participer l’homme à son miracle. Il nous veut acteurs plutôt que spectateurs. Je referme la parenthèse).
Au terme de 40 jours (v 25), nos explorateurs reviennent rendre compte à Moïse. Et le rapport, le compte-rendu – que nous n’avons pas lu et que nous ne lirons pas faute de temps - est pour le moins négatif : d’abord, ce n’est plus « le pays que Dieu nous donne » mais il devient « le pays où tu nous as envoyé » ! Pauvre Moïse ! Et puis, « Ceux qui y habitent sont puissants, les villes sont fortifiées, nous sommes des fourmis devant eux !».
Un rapport qui dénigre, un rapport qui induit le peuple à ne pas entrer dans la Terre promise, un rapport qui sème le doute, un apport qui démontre où conduit le manque de foi. Alors, ce texte des Nombres doit nous faire prendre conscience qu’il ne faut jamais s’arrêter aux apparences, qu’il ne faut jamais prendre celles-ci pour réalité !
Le deuxième texte nous est plus proche. Il est même sorti du Livre saint pour tomber sur la voie publique. Tout le monde, l’homme de la rue – la femme aussi… d’ailleurs, les médias, tout le monde connaît la formule « Il faut rendre à César ce qui appartient à César »… mais tout le monde – sauf vous, bien sûr – oublie de dire la suite « Il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu » !
Nous avons, vous et moi, un ami commun, quelqu’un qui nous veut du bien même « si l’on ne s’en rend pas compte ! ». Son nom ? Il ou elle s’appelle le receveur des contributions ou le percepteur d’impôts, c’est selon !
À l’époque du Christ, il existait déjà ! Pire : notre Matthieu que l’évangile de Marc (2 v 14) appelle Lévi était, comme le dit le texte, « collecteur d’impôts ». Et pire encore, la suite de ce ch. 2 de Marc nous dit que Jésus est entré dans la maison de Lévi/Matthieu et qu’il y prit un repas avec, à la même table, mais « rendez-vous compte » : « beaucoup de collecteurs d’impôts et autres gens de mauvaise vie ! ».
C’est dire tout le bien de ces gens-là ! Les Juifs du temps de Jésus haïssaient de devoir payer l’impôt et les Zélotes refusaient même de le payer. D’où la question des rabbins qui n’en finissaient pas de discuter entre eux à ce sujet : « Est-il permis de payer l’impôt ? » Pourtant, le Talmud dit quelque part (traité Pesahim 112 b) : «… ne cherche pas à éluder l’impôt de peur qu’on ne le découvre et qu’on ne prenne tout ce que tu as ».
Car, hier comme aujourd’hui, il y avait les charges directes (le tribut à César) et les charges indirectes (les péages, les douanes, les successions…)… rien n’a beaucoup changé !
Alors, pour tendre un piège à Jésus (un de plus !), Pharisiens et Hérodiens (teins… Hérode… donc favorables aux Romains et donc à César) vont solliciter le Christ ! Non pas une opinion personnelle, un « Que t’en semble, Maître? » mais un avis autorisé, motivé, un « Est-il permis ? »
L’étonnement des interlocuteurs de Jésus à sa réponse est tout de stupeur et d’agacement : non seulement Jésus n’est pas tombé dans le piège tendu mais il leur révèle la gravité de leur erreur, mais aussi leur aveuglement de voir que son règne à lui est arrivé.
Le Christ ne souhaite pas se laisser entraîner sur la question de l’argent, non pas qu’il veuille l’éviter, mais parce que derrière cette question-là – la question de l’impôt – se profile aune autre question, plus vaste, plus terrible aussi : puisque vous vous demandez ce qu’il faut faire de votre argent… vous pourriez aussi vous demander ce qu’il faut faire de votre vie, non ?
Et la réponse à ce questionnement dépasse très largement les obligations que – ici je personnalise – les obligations que je dois à l’Etat. Est-ce que je peux vivre dans ce pays, assez confortable avouons-le, en me désintéressant de la question de Dieu ? Ou, dit de manière différente, quelle est dans ma vie la part que je consacre à Dieu, quelle est la part que je consacre à la communauté dans laquelle j’inscris ma vie d’église ?
Il y a des questions qui relèvent de l’Etat et d’autres qui sont placées sous l’autorité, non pas l’autorité des institutions d’églises, mais celle de Dieu. Cela ne signifie aucunement que Dieu et la « chose publique » ne pourraient en aucune manière s’interpeller… mais, bien au contraire, parce que l’un ET l’autre rassemblent des hommes, la réponse du Christ a toute sa saveur. Il rappelle abruptement mais justement, les prérogatives de l’un et celles de l’autre.
Et le Christ, dans et par sa réponse à ceux qui lui tendaient le piège, de nous dire, à nous, aujourd’hui « Quelle place donnes-tu à Dieu dans ta vie ? ».
Le troisième texte est un extrait de la 1ère lettre de Pierre. Cette première lettre se présente comme un texte court que l’on peut lire en 20 minutes. C’est d’ailleurs un exercice auquel on devrait se livrer régulièrement : lire un livre dans sa totalité, comme un tout. Il – le livre – prend alors une tout autre dimension.
1 Pierre est marqué par un double sceau : celui de la dispersion et de la persécution. Elle est envoyée de « Babylone » dit le texte (5 v 13) mais on sait, comme le dit l’Apocalypse, que « Babylone », c’est Rome, la capitale de l’empire. Et que Babylone, pour le Premier testament, c’est la ville de l’exil. Et la formule sera toujours reprise dans l’histoire. Être à Babylone, c’est vivre dans l’exil.
Alors, 1 Pierre forme un ensemble où l’espérance est un thème qui revient à plusieurs reprises et marque la tonalité du message. Un livre aussi qui, de bout en bout, se veut parole d’encouragement. Pouvait-il en être autrement pour celles et ceux qui sont exilés, pour celles et ceux qui savent ce que c’est que la persécution ? N’était-ce pas là les préoccupations majeures de l’Eglise de la seconde moitié du premier siècle ?
Livre de l’espérance, disais-je, parce qu’en son début Pierre parle de « Dieu, le Père, (qui) nous a fait renaître pour une vivante espérance… grâce à la résurrection du Christ » (1 v 3), « de telle sorte que votre foi et votre espérance soient dirigées vers Dieu » (1 v 21)… …et, plus loin, l’expression justement célèbre qui culmine au ch. 3 : « Soyez toujours prêts … à vous expliquer devant tout qui vous demande de rendre compte de l’espérance qui est en vous ».
Bien sûr, le contexte nous parle de ceux qui sont confrontés à la persécution et grâce à Dieu, ce n’est pas le cas pour nous, aujourd’hui. Et quand Pierre demande à ses destinataires d’être prêts à présenter leur défense devant ceux qui leur demanderont des comptes, il ne met pas en cause l’institution humaine. Il souligne d’ailleurs le respect qui leur est dû (ch. 2). Et en cela, il rejoint le Christ qui ne remet pas en cause la place d’un César. Car eux aussi, César et les institutions, auront à « rendre compte » à Dieu.
Préparer sa défense, c’est quand on sait que l’attaque peut survenir, voire qu’elle est là. Pierre appelle ses destinataires à préparer leur défense parce que la réalité des temps l’imposait. Par l’intermédiaire de Pierre, Dieu nous le demande aujourd’hui. Parce que la réalité de nos temps nous l’impose tout autant.
Bien sûr, nous ne nous sentons pas attaqués, la persécution c’est là-bas que ça se passe… pour les autres… alors, nous avons la tentation de mettre une sourdine à notre témoignage. Mais c’est alors qu’il faut nous préparer. Nous ne sommes pas des Marie Durand ou des Dietrich Bonhoeffer ! On ne va quand même pas ennuyer nos concitoyens avec ça !
Mais c’est là que prend tout le sens du mot apologie, un mot qui peut avoir un sens précis comme un sens large. Au sens précis, c’est le plaidoyer d’un accusé devant un tribunal, ainsi Paul à Jérusalem (voir le livre des Actes). Au sens large, c’est celui de cette Première lettre de Pierre. Pierre invite les croyants d’hier… et nous invite aujourd’hui à être toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui nous habite.
Dans un monde privé de réelles perspectives d’avenir, dans un monde où le doute se répand comme descend la nuit, dans un monde tel que Jacques Ellul nous le décrit dans « L’Espérance oubliée », dans un monde où nous avons tendance à nous révolter devant l’injustice quotidienne, c’est, pour le disciple, le moment de s’enraciner toujours plus dans le Christ, notre Espérance.

Ne tombons pas dans le piège des rapports fallacieux dans lesquels sont tombés les explorateurs du livre des Nombres, … ne tombons pas dans le piège que les docteurs de la Loi tendaient à Jésus et tendons de bien rendre à Dieu ce qu’il lui appartient,
… ne tombons pas dans le piège d’un monde qui court à sa perte parce qu’un beau jour nous reviendra, à vous comme à moi, la question brutale, abrupte :
…« Et toi, quand et à qui devras-tu rendre des comptes ? ».

Amen.

Eric Delbeauve
Le 25 juillet 2021
(enregistré par Hugh)