Dernière modification par Johan - 2020-12-27 13:54:44

Le premier pas

Lv 19: 1-2, 17-18; Jn 11: 1, 3, 5-7, 14-15; Lc 10: 30-35

Faut-il s’approcher auprès du blessé traı̂nant au bord de la route?
Faut-il demander au Sans-Domicile-Fixe de faire le premier pas?
Ce sont des questions sans réponse, où chacun a sa propre sensibilité. Dans la même ligne de réflexion, nous pouvons aussi aborder tant le fait d’aider que le respect que nous devons à l’autre.
Suis-je responsable de mon frère? [Gn 4: 9].
C’est une vieille question à multiples réponses pleines de nuances. Pourtant, ici, l’approche de Jésus est un “OUI” sans hésitation. Il dit:
Il faut même lui pardonner.
Si ton frère vient à t’offenser, reprends-le; et s’il se repent, pardonne-lui. [Lc 17: 3].
Je rencontre depuis bien des années des frères en humanité; généralement sans les interroger. Ce qui dans leur vie les a fait tomber dans le fossé n’est pas mon problème. Je leur fais sentir ma compassion et ne leur demande que ce dont j’ai besoin pour leur venir en aide. Mais, veulent-ils être aidés?
Moi-même, dois-je les aider et en suis-je capable?
D’abord il faut aimer l’autre, comme il est, sans le juger. Il faut l’accepter sans préjugés, il faut accueillir sa différence.

Abordons maintenant certaines de ces rencontres caractérisées par une énorme souffrance. Ensuite, ma méditation concernant la démarche du bon Samaritain deviendra le thème principal.
Je vis parfois intensément la souffrance de ce frère en humanité rencontré en prison; ce prisonnier et moi nous sommes en communication profonde.
De telles détresses psychologiques extrêmes se rencontrent également chez des suicidaires, qu’ils soient accidentés de la vie ou accidentés des hommes.
Dans certains de ces instants de larmes, de cris, de gémissements, il n’est possible ni de penser, ni de parler, ni de prier; on est tétanisé. Le passé et le futur sont effacés, seuls existent un présent et une éternité de souffrance.
Parfois je trouve l’espoir profond que Dieu met au coeur de chacun de nous;
en notre plus profond de nous, même quand nous sommes par moment une sale bête.
Parfois aussi, dangereusement, je me heurte à un mur trop impénétrable pour mes faibles forces.
Quand j’ai eu le bonheur que Dieu se soit laissé trouver, je ressors béni, en paix avec moi-même quoiqu’épuisé par le chemin partagé avec mon frère en humanité. Lui et moi, nous continuons chacun nos routes.
Parfois, mon chemin dans les profondeurs nous laisse, l’autre et moi, sur le pavé. La Providence ne se commande pas.
Illusion, illusion que tout cela.
Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité [Ec 1: 2].
Si tu rencontres Dieu dans l’abı̂me des coeurs, dis-nous qui est Dieu, comment est Dieu, pourquoi Dieu tolère la douleur.
Ce sont des questions souvent posées, jamais résolues. Dieu est là aussi et celui qui désespère n’est pas abandonné.
Pas à pas, chutes après chutes, mon frère en humanité et moi-même nous avons fait ensemble un bout de chemin.
Maintenant, j’ai tout oublié. Ce moment nous a été donné, il ne m’appartient plus.

Reprenons notre interrogation quant à ce Samaritain qui voit un blessé alors qu’il descendait de Jérusalem à Jéricho.
Faut-il s’approcher auprès du blessé traı̂nant au bord de la route?
Faut-il demander au Sans-Domicile-Fixe de faire le premier pas?
Le verset du Lévitique qui vient de nous être lu se retrouve tout au long du message de Jésus-Christ.
“Tu aimeras ton prochain comme toi-même”.
Jésus faisait-il le premier pas vers le paumé, le blessé, le souffrant?
OUI, si l’ont veut. NON, en toute grande généralité.
Pensez donc à tous ces passages des évangiles où Jésus déclare “Ta foi t’a sauvé”. C’est une demande pressante qui a mis le demandeur en mouvement, et non pas Jésus qui a été vers lui. Jésus va vers son ami Lazare car ses soeurs, Marie et Marthe, ont fait le premier pas en venant appeler le Sauveur et ami. Dans un certain sens, Jésus n’a pas fait le premier pas, là non plus.
Le bon Samaritain, lui, s’approche du blessé. Cet homme inconnu, accidenté, meurtri, racketté gisait au bord de la route. Peut-être a-t-il appelé, nous ne le savons pas. Mais la parabole nous dit: Un Samaritain faisant route vient près de l’accidenté, voit, est pris aux entrailles, s’approche , il panse ses blessures et lui verse de l’huile et du vin. Ici le Sauveur fait la démarche vers le souffrant.
Naturellement, c’est tellement plus simple si nous recevons un appel à l’aide. Pourtant, répondons-nous alors à un appel à l’aide? Ne sommes-nous pas souvent, justement à cet instant, “indisponibles”?
Rien ne m’oblige n’est-ce pas et j’ai toutes les bonnes raisons pour ne pas m’en mêler. D’ailleurs, c’est son problème et je ne peux tout de même pas vivre à sa place! S’il avait fait comme moi, il n’en serait pas là...
La litanie de bonnes raisons que je me donne montre mon désir de bonne conscience.
Pourtant, c’est mon frère, il souffre et a besoin d’aide, il a besoin de MON aide.
Parfois, nous ne recevons pas d’appel car le souffrant ne peut appeler; il en est incapable pratiquement ou, encore, appeler au secours serait si humiliant.
Voyons les principes sous-jacents à toute intervention.
L’AIDE d’abord.
Au tout début de la Genèse, Dieu voit qu’Adam a besoin d’aide et lui donne Eve [Gn 2: 18]

Tout au long de la Bible, le peuple de Dieu l’appelle à l’aide, détresses après détresses. Et Dieu répond à ces demandes, du moins dans une certaine mesure, car les voies de l’Eternel restent impénétrables aux pauvres humains que nous sommes [Rm 11: 33].
Le RESPECT ensuite.
Je ne sais comment dire ce que qu’est le respect et je voudrais ici simplement l’illustrer par un texte de l’Abbé Pierre:
Schweitzer, un soir où nous devisions, assis tout serrés l’un contre l’autre, me dit:
“On me reproche ces huttes, ce “village nègre”, alors que, c’est vrai, on m’offrirait largement assez d’argent pour bâtir du moderne. Mais si j’avais cédé, j’aurais été deux fois cruel.
D’abord, lorsque le malade arrive. Alors qu’il est dans la douleur, on voudrait que je le contraigne à rompre avec toutes ses coutumes, avec tous ses proches, en le plongeant dans nos “commodités” qui lui sont toutes inconnues.
Et puis, on voudrait que lorsque, guéri, il se sera un peu initié aux avantages de nos usages (lumière, eau, toilettes), et que le moment sera venu de lui dire:
“Réjouis-toi, tu es guéri, repars”, qu’il lui faille alors, laissant tout cela, se retrouver loin au coeur de sa forêt, privé de ce à quoi il aurait pu commencer à prendre goût. Non, ici ce n’est pas un hôpital: c’est un village où l’on soigne et où l’on guérit”.
[Abbé Pierre, Je voulais être marin, missionnaire ou brigand, Le Cherche Midi, 2002, p. 164.].
Mais, peut-être, est-il nécessaire de s’arrêter ici un instant. “Respecter l’autre” est avant tout que “l’autre se sente respecté”. Je commencerai par un exemple caricatural.
Vous voulez faire plaisir à un enfant et vous lui offrez un morceau de chocolat. Qu’avez-vous fait, comment votre démarche vous a-t-elle porté à offrir ce chocolat?
Simplement, vous vous êtes dit qu’un enfant aime le chocolat. Sans en être véritablement conscient, vous vous êtes mis dans la peau de l’enfant en sorte de penser comme un enfant. C’est bien là le point essentiel.
Pour respecter l’autre, vous devez essayer de ressentir comme l’autre pourrait ressentir. Vous devez voir avec les yeux de l’autre.
Confidentiellement, je peux vous dire que quand je me vois avec les yeux de celui que je crois aider, je ne suis pas fier, pas fier du tout.
Et l’AMOUR, l’aurais-je oublié?
L’amour est ce qui nous tient en vie. L’amour nous donne la vie et il nous appartient de le partager avec tout ceux que nous croisons, avec ceux qui nous sont chers, avec nos voisins et avec l’inconnu qui souffre.
Oui, c’est ce que j’ai dit:
L’amour nous donne la vie et il faut le partager avec l’inconnu qui souffre.
Faire le PREMIER PAS?
On me dit pro-actif; je veux dire, prenant l’initiative dans les actions. Il se pourrait que ce propos soit fondé, car je ne peux voir la détresse humaine sans me sentir personnellement concerné.
Mais en fait: Qui est mon FRÈRE? Qui est ma SOEUR?

Je sais qui est mon frère biologique, mais “l’autre” n’est-il pas aussi mon frère? Est-ce que je me demande suffisamment souvent pourquoi il ne serait pas le frère que j’hésite à reconnaı̂tre comme tel? Serais-je prêt à pardonner à ce frère-là?
Ne suis-je pas trop souvent comme le Pharisien de la parabole?
Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: “Mon Dieu, je te remercie de ce que je ne suis pas comme tous les autres, qui sont voleurs, mauvais et adultères; je te remercie de ce que je ne suis pas comme ce collecteur d’impôts. Je jeûne deux jours par semaine et je te donne le dixième de tous mes revenus” [Lc 18: 11-12].
Je vous le demande, qui est ma soeur, qui est mon frère? Pensons-y.
Rapprochons-nous de notre frère, rapprochons-nous de Jésus.
Soyez une soeur, soyez un frère pour l’autre qui a besoin de vous.
Amen.

Monsieur William Rey
Le 27 décembre 2020