Dernière modification par Johan - 2021-02-07 16:07:15

Lève-toi, va, crie

Extraits de "Yonah", poème de Francine Carillo

Au début, il n’y a rien
Rien à signaler.

Les jours vont comme ils vont.
Le vent souffle où i1 veut.
[…]
Au début,
Il y a la vie qui va.
[…]
Les désastres à éviter.
Déjà la Voix a élu Yonah
Mais lui ne le sait pas.

Il va
Il vient
Sur la terre du quotidien
Quand un jour
L'ouragan survient.

Un séisme aussi violent
Qu'inapparent.

Lui se cabre
S'arcboute
Se verrouille.
Ne pas entendre
Ce qu'il sait déjà
Ces trois verbes
Dédiés aux prophètes
[…]
LÈVE-TOI
VA
CRIE

Quoi ?
Lâcher ses habitudes
Découdre ses certitudes.
Entrer dans l’inquiétude ?

Quoi ?
Risquer l'exil ?
S’exposer au péril ?
[…]
Quoi ?
Jeter un cri
Comme on jette une pierre ?
[…]
Yonah ne veut Pas.
Yonah n'ira Pas
Yonah renvoie la Voix.

Il se lève et...
S'enfuit
Sans savoir
Qu'il doit aller
Au bout de sa nuit.

La Voix l'emmenait au Levant
Il cherche son Orient
En Extrême-Occident.
[…]
Mourir
Plutôt que mûrir

Se faire errant, plutôt que héros
Se ranger plutôt que déranger.

Yonah descend
Il descend sur la côte
Et s'enfonce dans la cale d'un cargo.

Il va
Au plus bas
[…]
Les jours vont
Et la nave va.

La Voix s'est tue
[…]
Dormeur solitaire.
Yonah vivote
Au creux
D'entrailles inhospitalières.

Mais la mer
[…]
Des profondeurs
Libère sa fureur

L'embarcation craque
Et s'affole
[…]
Passagers et matelots
[…]
Tous tremblent
Tous ont peur
Vers le ciel
Ils lancent leurs clameurs
Et dans la mer
Leurs valeurs.

Et Yonah s'enfouit
Plus avant
Dans le cambouis.

Dormir encore
Sombrer plus fort
S’effacer
A jamais
Disparaître
A jamais

Le bateau
Va se briser
Le capitaine
Le somme
De s’expliquer
[…]
Alors
Yonah raconte
Il dit l’appel de la voix
Et son refus d’y porter foi
[…]
Cet aveu le grandit
Mais tout n’a pas été dit

Il dit encore :
Jetez-moi à l'eau
Elle se calmera aussitôt.
[…]
De Yonah ils voudraient se défaire
Mais refusent
D'en faire un bouc émissaire.

Ils tentent de ramer
Pour retourner à la terre
Mais ils s'éreintent
Sans que la mer
Desserre son étreinte
[…]
À bout d'effroi
A bout de bras
Ils tirent Yonah de sa retraite
Puis le lancent à la mer
Et la mer
Aussitôt laisse sa colère

Tous alors s'agenouillent
Devant l’inouï
Et d'offrandes habillent leur merci.
[…]
Yonah s'enfonce dans le silence de l'en bas
La mort va le prendre
Rien n'est plus à attendre
C'en est fini de lui
Et de son ancien souci

Mais, une vague, soudain l'emmaillote
Et l'avale sans manière
Pour le conduire
Au seuil d'un étrange sanctuaire.

Le voici recueilli
Trois jours et trois nuits
Dans le sein d’un grand poisson
Bercé par d'insolites eaux amniotiques.
[…]
Yonah s'estompe
Yonah se défait
[…]
I1 retourne d'où il vient
Là où tout
Est, encore rien.
[…]
Et c'est là
Quand Yonah n'est plus
Que jaillit du tombeau scellé de ses lèvres
Le plus improbable des psaumes
[…]
Pour tisser sa prière
Yonah renoue
Avec la langue de ses pères

Il se souvient
De la tendresse première
Toujours là quand on l'espère.

Il dénude son cœur
Il dit qu'il a peur
Mais qu’il veut naître à nouveau
Tutoyer le mystère
Arrêter de se taire

Yonah crie enfin
Et son cri
Le reconstruit

Alors la Voix
Parle au poisson
Et le Poisson
Vomit Yonah

Le voici sur le sable
D'un rivage inédit.
[…]
Mais déjà, la Voix revient
Et pour la deuxième fois
Le tient

LÈVE-TOI
VA
CRIE

L'appel est là
Incontournable
[…]
Yonah sait
Que la Voix a raison
Qu'elle peut le sortir
De sa prison.
[…]
Et Yonah se lève
[…]
Il va résolument
Pour marcher à travers
La grande ville

Un jour entier
Il va
Et il crie
La rugueuse parole
Qu’il porte en lui

La parole qui met en pièces
L’idolâtrie
Et crucifie
La barbarie

La parole
Qui ne s'invente pas
Bien trop immense
Pour naître de 1'en-bas
[…]
Encore quarante jours
Et la grande ville sera retournée
Cul par-dessus tête.

L'axe du mal est tracé
Ceux qui ont fauté
Vont désormais
Payer
La grande ville
Sera balayée
Yonah va enfin
Pouvoir souffler
Et se reposer
[…]
Mais la Voix invente
Une suite
Là, où Yonah
Choisit la fuite
[…]
Et voilà Yonah interloqué
A nouveau disloqué
Sa parole a porté
[…]
Ses habitants se couvrent de sacs
Ils crient au jeûne
[…]
Chacun prie le dieu de Yonah
Et espère tout bas.

Se pourrait-il
Que la rigueur annoncée
Retienne sa main
Et leur accorde
Un demain ?

Et le dieu entend
Et le dieu voit

Il voit, le dieu
Qu'ils ont renversé le mal en eux
[…]
À nouveau Yonah est
Fâché
Son effort ruiné

La Voix l'a lâché
Elle s'est reniée
Elle n'a pas fait
Ce qu'elle disait

Elle le forçait
A brandir la punition
Elle opte maintenant
Pour le pardon

Yonah ne comprend plus
Yonah est perdu
[…]
Il sait pourtant
Yonah
Qu'à retenir la vie pour soi
On devient étroit
[…]
Il est mal
Il hurle
Vers le dieu
Les mots qui le brûlent :

Déracine mon âme
Libère mon esprit
Des fibres de ma chair
Que cesse mon malheur
Que s'éteigne ma douleur !

Mais la Voix l'arraisonne

As-tu raison de brûler ainsi
De vouloir mourir
Au lieu de t'élargir ?

Lui s'en va

I1 est ainsi Yonah
Quand survient la contradiction
Il s'extrait de la conversation.

Il boude
Et s'assied à l'orient de la grande ville
En compagnie de ses chers démons

Ici, l’ombre est nulle
Rien que la terre figée
De chaleur
[…]
Pour tenir
Dans cette fournaise
Yonah se bricole une cabane
Mais le soleil en fait aussitôt une braise

Alors le dieu s'en mêle
Il fait pousser
Sur 1a tête de Yonah
Un singulier buisson
Un qiqayôn

Sauvé de la brûlure
Yonah revit
Yonah s'étire
Yonah s'apaise

Il jouit de la fraîcheur
Et laisse tomber sa fureur
[…]
Mais à la montée de l'aube
Le répit s'estompe

Le dieu a son idée
Il choisit d'emmener Yonah
Vers un dernier pas

Il convoque
Une vermine
Pour dessécher
Le qiqayôn

Puis
Un vent brûlant
Qui menace Yonah
D'étourdissement

Yonah sourcille
Yonah vacille
Yonah renoue
Avec sa vieille complainte :

Mourir
Ne plus souffrir
A jamais
S’endormir
[…]
Yonah a fini
De jouer
[…]
Il en a assez
C'est décidé

Ce dieu qui fait souffler
Sur lui le chaud
Et le froid
Est trop extravagant
Bien trop fatigant
Pour mériter sa préférence
Il lui tire donc sa révérence

Une ultime fois
La Voix résonne
Et le questionne

Tu te démontes pour un buisson
Que tu n'as pas planté
Qui ne t'a rien coûté

Et moi
Je resterais impassible
Devant ce peuple
Privé d'avenir ?

Je tairais ma tendresse
Pour ces gens
Qui cherchent désespérément
Une adresse ?

Méditation

« Les Ecritures sont là, pour nous interpeller et nous déplacer ! »

Cette phrase du théologien protestant Elian Cuvillier, m’interpelle toujours, quand je les ouvre pour les méditer.

Car, celles-ci ont pour but de nous rejoindre dans le plus intime de notre être, en tenant compte de notre vécu, notre culture et notre temps.

Mais, elles ne peuvent nous interpeller et nous déplacer que si nous nous plaçons sous l’éclairage de l’Esprit, sinon elles restent lettres mortes.

C’est dire, que quand elles rejoignent les uns et les autres, il en résulte une altérité de regards, de lectures, d’interpellations.

Qui loin de s’opposer, sont sources d’enrichissements mutuels, quand on s’inscrit dans un respect réciproque.

Le premier testament présente de nombreux textes de style fictionnel, parabolique ou symbolique.

Citons la fable des arbres, la parabole de la brebis de Nathan et, le récit de l’ânesse de Baalam.

Mais, d’autres livres de cet A.T. peuvent aussi entrer dans une telle lecture.

Le livre de Jonas en est un.

Car, le personnage central concentre en sa personne, une infinité d’expériences de vie, avec Dieu, de beaucoup d’hommes et de femmes.

Ce mode de lecture est donc plus parlant, pour nos contemporains, car, nombreux sont les faits relatés, qui relèvent du peu vraisemblable.

Car, comment admettre, « avaler ».

Qu’un grand poisson ayant englouti un humain, régurgite le contenu de son estomac sur un rivage, à la demande d’une Voix !

Comment imaginer que le bol alimentaire, en l’occurrence Jonas, puisse être encore intact, alors que la digestion a déjà opéré durant trois jours et trois nuits.

Car, comment « avaler ».

Qu’un « qiqayôn », un OVNI, un objet végétal non identifié, puisse naître en une nuit et, mourir la nuit suivante !

Car, comment « avaler » aujourd’hui…

Qu’un ver dessèche, un arbuste de la taille d’un parasol, en moins de douze heures !

Et, que dire de Tarsis, ville aux attributs de richesses et, difficilement localisable.

Et, que dire de Ninive, qui ne s’est jamais convertie et, fût détruite en -612.

Et, que dire d’une cale de bateau…
Image de la caverne refuge d’un prophète…
Image du tombeau d’un ressuscité…

Et, que dire si, on assimile le héros de ce livre à un prophète obscur de la première moitié du VIIIème siècle, du nom de « Jonas, fils d'Amittaï ».

Alors, que tout indique que son auteur a vécu plusieurs siècles plus tard.

Et, que dire de l’inadéquation historique entre les événements relatés et ceux du temps où, ce livre a été écrit.

Ecrit à une date, où Ninive n’est plus que cendres.

A une date, où, la Palestine est sous un joug étranger.

Tous ces noms donc, ne prennent sens que si nous les plaçons dans le cadre symbolique et, où nombreux sont les faits décrits qui relèvent de la fiction.

Oui…

Tout cela, nous invite à lire ce livre, comme une parabole, aux mille facettes. Une histoire, en dehors du temps, et pour tous les temps.

Ce livre a pour but de dire un message pour nos chemins de vie, une bonne nouvelle, donc un évangile. Qui dit la grâce de Dieu, bien avant la venue du Christ.

+++++++

Jonas, dont le sens est colombe, symbole de paix.

Mais, les paroles, les actions, les réactions de ce héros, sont loin d’être en harmonie, avec le sens de son nom.

Et, Tarsis, ville peu identifiable, n’est-ce pas l’image de nos bonheurs illusoires.

Quant à Ninive, symbole de la ville du mal, n’est-ce pas, la mère de Mossoul, fille de la violence extrême, sur les ruines de Ninive rebâties.

Ce livre, porteur de différents messages est une corde à plusieurs torons.

Aujourd’hui, je n’ai choisi qu’un de ces torons.

Celui, qui exprime notre cheminement chaotique avec le Père.

Car, Jonas, à bien des égards, c’est nous !

Nous, qui sommes des fils et des filles du Père, comme Jonas.

Nous, dont certaines de nos paroles, de nos actions, sont trop souvent empreintes de violence, de jugements, d’exclusions, à l’image de Jonas.
Et, qui font que son histoire est la nôtre.

Nous, qui sommes habités par une foi, oscillant entre les sommets les plus élevés et les gouffres les plus profonds.

Nous, qui vivons l’écartèlement de Paul :

« Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas. »

Nous qui sommes les acteurs de rencontres ratées et réussies avec nos frères et nos sœurs en humanité…

Nous qui vivons des rencontres ratées et réussies avec cet Autre qui est au cœur de nos Vies.

Et pourtant, cet Autre nous susurre toujours ces paroles…

LÈVE-TOI

VA

CRIE

Trois verbes adressés à tout prophète et prophétesse.

Trois verbes qui seront le thème de notre méditation. 

Car, nous sommes tous appelés à être prophète, ou prophétesse.

Être prophète…

Ce n’est pas entrer dans un état extatique, qui nous transporterait hors de nous…

Être prophète…

Ce n’est pas annoncer la fin des temps, pris par une fièvre eschatologique.

Être prophète, c’est, selon l’étymologie…

« Être porteur d’une parole, acteur d’une action de la part de… » Et, pour nous, « Être la bouche et la main de Dieu ».

Mais, avant l’appel à être prophète, il y a un temps, où…

Au début, il n’y a rien
Rien à signaler.
Les jours vont comme ils vont.
Le vent souffle où i1 veut.

Au début,
Il y a la vie qui va.
Les désastres à éviter.

Un quotidien, au rythme des paroles de l’Ecclésiaste, où…

Il y a un temps, pour pleurer et un temps pour rire…
Un temps, pour aimer et un temps pour haïr…

Un temps, où, tel Sisyphe, héros de l’absurde, notre vie s’inscrit sur un chemin qui ne mène nulle part, dans un métro, boulot, dodo !
Mais, dans le désert de nos surdités, une Voix nous crie toujours cette phrase…

Et, il y eut une parole de l’Eternel adressée à …

C’est le début du livre de Jonas, qui n’éveille aucun commentaire en français.

Mais, en hébreu, l’expression naît de la conjonction de deux racines, celle du verbe « être » et celle de « YHVH ».

La traduction du texte original devient donc :
« Être, par l’action de Dieu… » / « Et, il y eut une secousse d’être… ».

Cette première phrase du livre de Jonas nous dit que nous entrons dans le temps de Dieu.

Un temps qui vient d’en haut, autre que le temps minuté des hommes.

Un temps, qui en grec s’appelle : « kaïros ».

Un temps où, Dieu intervient dans l’univers, dans la vie d’une femme, d’un homme, où naît une épiphanie…

Et, il y eut la parole de YHVH vers Yonah…

Cette Parole de YHVH, dans le texte original, est dite vers Jonas.
Elle a la capacité de provoquer une « secousse d’être », de le retourner, de le pénétrer entièrement.

Une Parole qui a la puissance, comme l’écrit l’auteur de l’Epitre aux Hébreux, d’être Vivante, Efficace, plus Tranchante qu'une épée à deux tranchants.

Une Parole qui partage âme et esprit, partage jointures et moelles et, qui juge les sentiments et les pensées du cœur.

Une Parole qui vient d’en haut et, qui est germe de Vie éternelle et, qui produit une dynamique qui nous fait ÊTRE !

Une Parole qui fait de nous, des fils et de filles du Père, équipés pour être des servantes et des serviteurs de Dieu !   Devenir prophète, c’est accepter l’adresse de ces trois verbes…
LÈVE-TOI ! VA ! CRIE ! 

LÈVE-TOI !

Se lever, c’est, entre- autre, dans la langue du second testament : resusciter. Et, la culture hébraïque impose le « Être debout », lorsque l’on prie.
Francine Carillo nous rappelle que l’appel adressé à un prophète, est appel à « Devenir prière ».

VA à Ninive !

Un « Va », qui implique de se mettre en mouvement « Vers ».

C’est le « Va vers toi », d’Abraham.

C’est le « Va vers Ninive », de Jonas.

C’est mon « Va », vers moi, vers ma Ninive qui est en moi, vers le mal qui est en moi.

Ce mal, que j’entretiens vers les autres, mais aussi vers moi-même.

Mais, nous ne pouvons en prendre conscience et l’expurger, que si nous allons vers cet Autre qui nous donne la vie, le mouvement, et l'être.

Mais, aller ou ne pas aller, vers l’Autre, Relève de notre pleine et entière liberté. Car, comme Yonah, nous avons le droit de nous insurger contre la Voix, en nous cabrant, en nous fermant et, en refusant de lâcher nos habitudes.

CRIE ! 

Crier, c’est dire cette Parole qui vient d’en haut.
Crier, c’est aussi vivre en actions cette Parole aux yeux de tous.

Cette méditation surprend peut- être beaucoup d’entre vous. Les 4 chapitres, de ce livre sont source de nombreux regards.

Ce livre de Yonah s’inscrit pleinement dans cette phrase de Florence Carrillo : « Jonas nous déloge de nos certitudes et, nous interroge sur nos résistances et, nos peurs. » 

Mais, aussi, dans cette phrase d’Elian Cuvilier :
« Les Ecritures sont là, pour nous interpeller et nous déplacer ! »

C’est dire que ces Ecritures multimillénaires sont Parole pour chacun de nous, dans son intime le plus profond.

Et, en ces temps difficiles, méditons ce verset du psaume de Jonas :

« Je suis descendu jusqu'aux ancrages des montagnes, les verrous de la terre m'enfermaient pour toujours ; mais tu m'as fait remonter vivant de la fosse, SEIGNEUR, mon Dieu ! »

Que nous puissions entendre ce « Lève-toi ! », et, accepter ce « Va et crie ! »

Amen.

Odile et Jean Cornez
Le 7 février 2021