Dernière modification par Johan - 2021-10-25 14:58:45

Christ Grand-Prêtre

Jérémie 31, 7-9 ; Hébreux 5, 1-6 ; Marc 10, 46-52

Parmi les textes proposés pour ce dimanche, c’est le passage de l’épître aux Hébreux qui a été retenu. Le titre laisse à penser que ses premiers destinataires étaient des chrétiens d’origine juive. Ce qui explique l’importance accordée, dans le texte, à la fonction et au rôle du grand-prêtre que ce dernier occupait dans la liturgie des offrandes et des sacrifices.

La lettre aux Hébreux s’emploie à expliquer pourquoi la venue du Christ a rendu obsolète ce rite sacrificiel. Le passage, retenu pour la prédication, résume, dans ces quelques versets le pourquoi et le comment de ce qu’il faut bien entendre comme une rupture dans l’histoire du salut. Nous qui sommes, des chrétiens non juifs pouvons difficilement comprendre ce que cette rupture aura signifié pour les premiers chrétiens qui étaient juifs pour la plupart.

Avant de revenir à notre texte ; quelques mots pour situer le texte « aux Hébreux » dans le temps. Déjà, avant la fin du premier siècle, Clément de Rome le cite dans une de ses lettres. Si on interroge la motivation qui anime l’auteur de la lettre aux Hébreux, on devine en lisant en filigranes, que ses destinataires sont inquiets. Certains exégètes pensent à un temps de persécutions des chrétiens dans l’empire romain et pointent le temps de l’empereur Néron (54-68). Ce qui accrédite cette thèse est que la destruction du Temple de Jérusalem, qui eut lieu en 70 de notre ère, n’est mentionnée nulle part dans la lettre. Il pourrait donc s’agir d’une communauté judéo-chrétienne faisant partie de l’église de Rome, dont certains membres, à cause des persécutions, auraient été tentés de revenir au culte juif qui bénéficiait dans l’Empire romain du statut de religion tolérée ; ce qui n’était pas le cas pour les chrétiens. On a pensé durant longtemps que la lettre aux Hébreux était de Paul, Mais le style n’est pas épistolaire, et évoque plutôt une prédication.

L’autre argument ; plus important et qui nous ramène à notre texte de ce matin, est la différence d’approches entre Paul et l’auteur anonyme aux Hébreux pour expliquer les causes de la rupture que la venue du Christ a introduit dans l’histoire du salut.

Pour Paul ; la loi, qui était au cœur de l’alliance entre Dieu le peuple juif, s’est avérée incapable d’être accomplie par l’homme. Le Christ seul, en accomplissant la loi, l’a menée à sa fin. Désormais, c’est le don de la grâce qui justifie l’homme pécheur .

L’auteur « aux hébreux, quant à lui, illustre cette rupture en substituant, au rôle et à la fonction temporaire confiée aux grand-prêtres dans la première alliance, la personne d’un Grand-prêtre se sacrifiant, lui-même sur la croix.

Le passage retenu ce matin a donc toute sa place dans la proclamation de la bonne nouvelle. Il offre un autre éclairage au projet de salut que Dieu a révélé dans l’histoire, telle qu’elle est consignée par les témoins des Ecritures.

Notre texte nous introduit d’emblée à un des éléments qui, avec la loi (thorah), structuraient l’alliance que Dieu avait conclue avec le peuple juifdans le désert du Sinaï; il s’agit de la prêtrise. Par rapport à la loi, dont les dix paroles sont des balises pour aider le peuple sur le chemin qui lui a été assigné, la prêtrise médiatisait, au travers d’un rituel d’offrandes et de sacrifices, la relation entre le Seigneur et les membres du peuple juif. La loi et l’exercice du prêtre formaient un ensemble indissociable.

L’auteur des Hébreux, revisite ainsi l’histoire du salut en expliquant que si, comme l’écrit l’apôtre Paul, le Christ a accompli la loi, il a également mené la prêtrise à son accomplissement.

Le passage lu et entendu ce matin met en présence le grand prêtre et le Christ; ce face à face révèle des ressemblances et des différences.

Pour ce qui des ressemblances :
- La prêtrise de la première alliance est instituée, pour les humains par Dieu (v.1)) ; l’autre, celle inaugurée par le Christ l’est aussi : « le Christ, ne s’est pas octroyé à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçu de celui qui lui a dit : « Tu es mon fils ; c’est moi qui t’ai engendré aujourd’hui « (Psaume 2. 7) et Heb 5.5b
- Les deux font preuve d’humanité et de compassion; le grand prêtre, connaissant ses propres faiblesses reconnait aussi celle des autres.
- Au verset 2, on lit «il peut avoir de la compréhension pour les ignorants et les égarés puisque lui-même est sujet à faiblesse».
- Du Christ, le prêtre ; l’auteur, dans un verset précédent a écrit : « car nous n’avons pas un grand prêtre insensible à nos faiblesses ; il a été soumis, sans péché, à des épreuves en tout points semblables » (4. 15)

Mais cette ressemblance n’est que formelle ; elle souligne plutôt la différence entre le grand prêtre de l’ancienne alliance et le grand prêtre de l‘alliance inaugurée par le Christ.

  • Le grand prêtre « doit offrir pour lui-même, à cause de cette faiblesse qu’il partage avec le peuple, des sacrifices pour les péchés » v.2,3. - - Jésus, le Messie s’est offert lui-même; « et a été éprouvé en tous points à notre ressemblance mais sans péché » (Hébreux 4.15)

  • Les grand prêtres institués étaient appelés à se succéder selon l’ordre d’Aaron.

  • Jésus, présenté ici comme grand prêtre est par son père putatif Joseph de la tribu de Juda comme l’était le roi David.

C’est le verset 6 qui doit retenir notre attention : « Tu es prêtre pour toujours ( hebr. Olam) selon l‘ordre de Melchisedek » Ce verset est tiré du psaume 110.

Dans ce verset le nom de Melchisedek constitue la clef pour saisir le sens de notre texte. Qu’est ce qui amène l’auteur à le citer ? Ce nom n’est mentionné qu’à deux reprises dans l’ancien testament; dans le nouveau testament il n'apparaît que sous la plume de notre auteur.

Dans l’ancien testament il est question de Melchisedek à l’occasion d’une rencontre entre Abraham et le roi de Salam (Gen.14) qui s’appelle Melchi-sedek. Le personnage rassemble des qualités qui expliquent que la tradition non seulement chrétienne mais juive lui ait attribué une fonction messianique. Il est » prêtre de Dieu » ; roi de Salam, shalom, la paix, le nom désigne, selon certains chercheurs, le lieu où sera construit, plus tard, Jérusalem ; Melchi c’est Melek ,le roi; sedeq ; c’est le juste.

Que nous raconte cette rencontre ? Que s’est-il passé ? Abraham, a remporté une victoire sur une tribu qui avait emmené Lot, son neveu et sa famille. Le texte nous dit que le roi de Salam « fit apporté du pain et du vin « puis, « étant prêtre du Dieu Très-Haut, il le bénit ». Celui-ci, en réponse, lui offre la dîme de tout ce qu’il possède, signe qu’il voit dans ce roi un personnage envoyé par Dieu.

Après ce passage dans le livre de la Genèse, le nom de Melchisedek apparaît encore une fois; au psaume 110 d’où l’auteur de notre texte a repris le verset 6 : on lit : “ tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisedek”. Pourquoi cite-t-il ce nom ? C’est dans le psaume 110 que nous allons trouver la réponse. Toujours le mot olam en hébreu signifie ici que cela ne changera plus.

A la lecture on s’aperçoit que ce psaume était sans doute chanté à l’occasion de l’intronisation d’un nouveau roi en Israël.
- En proclamant que Dieu le place à sa droite, le chantre du psaume associe le roi au combat que Dieu mène contre ses ennemis: « il écrase des rois le jour de sa colère ; il exerce son jugement parmi les nations (110 v.5 et 6. «). Mais le roi intronisé reçoit de Dieu le sceptre du commandement : » domine au milieu de tes ennemis.110v. 2
Ainsi la fête de l’intronisation d’un roi en Israël était l’occasion de rappeler le caractère exclusif de cette royauté par rapport aux royautés des autres nations ; les rois étaient censés être directement associés au Conseil de Dieu dans l’exécution de son projet.

  • Au verset 3b nous apprenons que c’est au sein de l’aurore, comme la rosée que Dieu lui a donné le jour » ; La métaphore suggère une naissance hors du commun.

Enfin, le roi est proclamé prêtre « pour toujours » selon la vraisemblance /manière de Melchisedek . David, avait ce rôle de prêtre, il porte l’éphod (une large écharpe sacerdotale), et bénit le peuple (2 Sam.6.14).

Si maintenant, on oppose à ce psaume d’intronisation l’histoire réelle des rois en Israël et Juda, faite de nombreuses révoltes et d’infidélités, nous devons admettre que le psaume présente une image idéalisée de la royauté. Ce qui toutefois, n’a pas empêché, tant du côté du judaïsme que du côté chrétien de voir, en dépit de l’histoire réelle, dans le psaume 110 des semences messianiques.

Pour l’auteur de notre passage le nom Melchisedeq évoque bien plus que cette rencontre insolite entre Abraham et le roi de Salam. Il voit dans cette rencontre qui, à première vue pourrait être un simple fait divers, quelque chose qui la dépasse, qui la transcende. La preuve de l‘importance qu’il accorde à ce personnage c’est qu’il le cite à plus de 8 reprises dans sa lettre.

Plus loin, il s’appuie sur un principe d’exégèse rabbinique qui permettait de tirer parti des omissions et des silences d’un récit pour y reconstituer une figure en dehors du temps. En effet dans le récit on ne parle ni de son père, ni de sa mère ni de sa généalogie ; on ne dit rien de sa naissance ni de sa fin de vie ; (Chap7 v.3) .

Que pouvons nous retenir de cette relation entre celui à qui, le Seigneur lui-même, a juré: “tu es prêtre pour toujours” et, ce personnage Melchisédek que nous n’arrivons pas à identifier, alors que, dans le psaume, ce “tu” , ce prêtre pour toujours, s’adresse à un roi d’Israël à l’occasion de son intronisation?

Comment l’auteur de notre texte peut-il identifier ce roi à la personne du Christ?

Pour répondre à cette question il faut revenir à l’interprétation du psaume. Oui, le psaume 110 célèbre l’inauguration d’une royauté ; la royauté que le Seigneur souhaite mais l’exercice de ces royautés successives reste en deçà de l’espérance qu’exprime le psaume. C’est pourquoi le nom du personnage Melchisédek est mentionné ; c’est lui qui sauve la mise; il justifie le serment que Dieu a prêté au roi. Les qualités que le livre de la Genèse attribue au roi de Salam; la justice, la paix, la bénédiction, et le sacrifice dessinent un personnage messianique qui surplombe le roi que l’on intronise.

Peut être que l’image des deux corps du roi qui remonte à la théologie de moyen âge, nous aide ici : le corps terrestre et mortel et le corps politique qui dépasse le corps mortel. En poursuivant cette image on pourrait dire que le corps terrestre et mortel du roi de Salam est en même temps signe d’un corps qui le dépasse et dont il n’a sans doute pas conscience mais que d’autres ont pu voir.

Pour ce qui touche à la foi ; il y a deux manières de voir.
L’auteur de notre texte a « vu » dans le roi dont on célèbre l’intronisation non pas les rois et les grands prêtres qui se sont succédés, mais le roi et le grand prêtre que le chantre et poète du psaume 110 a pu peut-être entrevoir.

Comme cela sera le cas bien plus tard lorsque Jésus le Nazaréen foulera le sol de la Palestine il sera, ainsi que l’évangile nous le rapporte ce matin, interpelé, à deux reprises, par un aveugle Bar Timée, fils de Timé qui se frayera un chemin au milieu de la foule en criant : « Jésus, fils de David aie pitié de moi » Lui aussi a vu.

Il fait partie des ‘voyants’ que l’on rencontre dans les deux testaments et qui sont les témoins de ce Dieu qui, pour reprendre le titre d’un théologien contemporain, est le mystère du monde.

Lorsque Jésus le grand prêtre se trouvera, après son arrestation face au grand prêtre Caïphe qui réclame avec l’assentiment du Sanhédrin, sa mort pour blasphème. Lui, Jésus, quelques heures plus tard sur la croix pour celui qui le condamne. (Marc14.64).

Croire, c’est « voir » dans la personne de Jésus le Nazaréen, abandonné de tous, le Fils de Dieu qui intercède en faveur de chacun de nous. Jésus qui est au milieu de nous aujourd’hui, vivant nous attend pour partager avc lui le repas qu’il partagea avec ses disciples à la veille de sa mort.

Amen

Pasteur Marc Lenders
Le 24 octobre 2021
(enregistré par Jacques)