Dernière modification par Johan - 2021-09-28 21:18:59

Qui a peur de l'Esprit ?

Nombres 11 24-30 ; Marc 9 38-48

Combien j’aime ces histoires bibliques hautes en couleurs, animées, passionnées, avec leurs personnages tellement humains – ces récits qui sont aussi traversés par la présence de Dieu, sa sagesse et son humour !
Comme elles nous font vibrer toutes ces histoires et nous font sentir si humains, si pleinement humains, légitimes dans ce que nous ressentons et éprouvons.
Et nous y trouvons largement de quoi nourrir notre réflexion, notre intériorité, nos questionnements face à la manière dont nous et le monde fonctionnons …
Finalement, Dieu semble bien s’amuser dans cette histoire, à prendre les chefs du peuple à contrepied ! Comme il a dû sourire de voir les réactions de Josué et de Moïse ! Jalousie de Josué qui pense que le « pouvoir » échappe à son maître … et donc lui échappe aussi un peu … Et réaction apparemment assez placide, apaisée de Moïse qui se retire dans le camp avec les Anciens.

Ce récit du livre des Nombres a été mis par écrit au retour de l’exil, probablement vers le 5ès avant notre ère … Je reste frappée par l’actualité, la modernité de ce texte … Mais je me dis qu’il y a presque de quoi désespérer de l’humain qui ne change pas, ne s’améliore pas, ne bonifie pas, puisqu’à pratiquement 25 siècles de distance, les mêmes questions, les mêmes enjeux se posent encore et toujours … !
C’est un peu frustrant, décontenançant de nous dire que nous n’en sommes pas plus loin qu’à l’époque …
Dans ce récit des Nombres, il est question d’inspiration divine, d’institution, de contrôle, de prérogatives à garder jalousement, …
Bref des questions universelles … tout être humain, comme toute institution est concerné par ces enjeux-là, dans l’église comme en dehors …
25 siècles plus tard, nous nous achoppons toujours à ces mêmes réalités :
- qui est légitime pour détenir le pouvoir et agir au nom de Dieu ?
- qui est autorisé à définir ce qui est « orthodoxe » et ce qui ne l’est pas ?
- qui est à même de déterminer la base à partir de laquelle on argumente ?

Au moment où le texte est rédigé, le peuple reprend le fil de son existence sur la terre des pères, et bien des questions et des déceptions surgissent car « ce n’est plus comme avant », les limites, les frontières, les marges sont mouvantes et cela insécurise. Où trouver les bons repères? Le temps des prophètes, porte-paroles de Dieu, est-il terminé ?
Par qui Dieu peut-il encore nous parler ? Dieu peut-il se révéler en dehors de la Torah ?
A quelle source vive le peuple pourra t’il puiser ?
La prophétie est-elle encore nécessaire à la vie du peuple ?
Si oui, dans quelles conditions peut-elle encore s’exercer ?

Des écrivains ont jugé bon de raconter cette histoire « ancienne » pour permettre au peuple du 5ès de marcher en confiance vers l’avenir, sans trop s’accrocher aux modèles du passé et pouvoir accueillir la nouveauté.

Je suis frappée de réaliser combien les textes que je croise ces dernières semaines, dans les cultes, dans les partages bibliques, dans des échanges avec l’un ou l’autre, nous ramènent à cette même double dimension :
- d’un Dieu attentif qui prend soin et sécurise (il va soulager Moïse dans sa tâche en lui octroyant l’aide de 70 Anciens) et - d’un Dieu qui pousse à aller plus loin, au-delà des limites connues de la Tradition pour s’aventurer en terrain inconnu, prêt à voir et entendre du neuf.
L’objectif de ce récit est de faire entendre que Dieu tient ses promesses, ses engagements, qu’il ne « lâchera pas le morceau » et qu’aujourd’hui encore, de diverses manières, il continue à faire don de son Esprit.
Comme cela est raconté avec humour, finalement !
Rappelons-nous le fil des événements :
- cela part d’une contestation du peuple qui est lassé de la seule manne comme nourriture et souhaite de la viande – alors - Dieu se fâche des caprices du peuple, et
- Moïse est irrité de la colère de Dieu ! Quel engrenage !
Mais c’est finalement cet engrenage qui va permettre de trouver une issue :
Moïse communique son ras-le-bol de devoir gérer ce peuple et de faire les frais de la colère de Dieu : il est fatigué d’être pris entre le marteau et l’enclume, d’être celui qui encaisse les mauvaises humeurs des uns et des autres … Alors il « pousse sa gueulante »! (Comme d’autres prophètes aussi ont exprimé leur fatigue, leur déprime, leur épuisement devant la tâche.)
Et ce sont cette franchise, cette transparence, cette reconnaissance des limites qui permettent à Dieu d’agir.
Dieu est à l’écoute de ce qui vit en nous et il s’adapte! Il s’accorde à nos états d’esprit, il prend en compte nos situations pour mettre en œuvre les solutions nécessaires. Il va proposer de soulager Moïse en répartissant la tâche sur les Anciens, autour de la Tente de la Rencontre.  Notre fatigue peut être l’occasion pour Dieu de nous ouvrir à autre chose, pour nous et pour les autres !
Ce récit nous indique que nous ne devons pas avoir peur de révéler et partager nos fatigues et nos failles car le Seigneur opère à travers elles.
Accepter de lâcher prise et LE laisser venir au gouvernail, pour prendre la direction adéquate.
Mais si nous résistons, si nous continuons à ne compter que sur nos propres forces, quand accèderons-nous à la confiance ?
C’est quand nous accédons, quand nous consentons à reconnaître notre fatigue et nos limites que nous laissons Dieu agir, pour le laisser être Dieu pour nous.
Et Dieu agit: il partage l’esprit de Moïse (=ses ressources), avec les Anciens autour de la Tente de la Rencontre, donc dans l’espace institutionnel, là où l’on est «dans les clous».
Mais Eldad et Médad étaient restés ailleurs …. Et l’Esprit de Dieu les a saisis là où ils étaient – hors cadre, hors institution, Ce qui dérange profondément Josué ! « Moïse, mon Seigneur, empêche les!»
Quel est l’enjeu ? la gestion, le contrôle sur l’esprit, sur l’inspiration, sur l’institution – Josué cherche à préserver les intérêts de son maître …
… là où Moïse est d’accord de « se laisser déborder » par la liberté de Dieu d’agir comme il lui semble …Voici à nouveau la question récurrente de la relation entre le dedans et le dehors, ceux qui sont « dans le rang » et ceux qui sont « à l’extérieur », ceux qui correspondent aux attentes de la norme et ceux qui innovent, improvisent, se laissent posséder par l’Esprit.

Dans le contexte de la réinstallation, quand tout ne se passe pas comme prévu, c’est un message d’espoir de signifier que Dieu continue à inspirer des personnes et à leur donner son esprit, en dehors des sentiers battus –
Etre capable de reconnaître les manières dont Dieu agit « hors de l’Institution », hors des structures classiques –
Eldad et Médad n’avaient pas suivi Moïse et les 68 autres dans le lieu requis, mais là où ils étaient, sans avoir rien demandé, ils se sont trouvés embarqués par Dieu dans cette nouvelle aventure !

Josué se sent mis en danger « Es-tu jaloux pour moi ? » lui demande Moïse – Quelle est cette jalousie de Josué ? Que révèle-t’elle ?
Que veut-il protéger ? ou qui veut-il protéger ?
De quoi a t il peur ? Ou de qui a t il peur ?
Serait-il finalement jaloux de Dieu qui le déborde et lui ôte son statut d’assistant du chef ?
En voulant contrôler la situation, en voulant contrôler les autres, Josué veut contrôler Dieu. Il l’annexe à ses idées et à son système. Il le plie à son idéologie.
Josué, finalement, voudrait prendre la place de Dieu - « Empêche-les ! » - et en s’érigeant à sa place, il fait de Dieu une idole …
Terrible modernité de ce texte …
Notre besoin de contrôle nous empêche d’accéder au partage … et à l’ouverture à l’autre susceptible de nous aider.
Notre besoin de contrôle nous empêche de reconnaître à Dieu sa liberté, nous empêche de lui octroyer sa liberté d’agir où et comment bon lui semble.
Nous nous révélons souvent jaloux de nos prérogatives, soucieux de préserver notre liberté, mais dans ces situations-là, quand nous « tiquons » face à des manifestations qui nous dérangent, laissons-nous Dieu « être Dieu » ? Le laissons-nous être libre, être lui-même ?
En réalité, nous empêchons Dieu d’être Dieu car nous voulons l’assigner à résidence : « Il ne peut être que dans l’esprit de Moïse transmis aux 68 autour de la Tente de la Rencontre … et pas chez Eldad et Médad, qui semblent des francs-tireurs ».

Le même phénomène s’est reproduit dans le récit de l’évangile que nous avons entendu : « Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons en ton nom, et qui ne NOUS suit pas, et nous l’en avons empêché car il ne NOUS suit pas » (Mc 9 :38) Le prisme d’interprétation des disciples pour accepter ou refuser quelqu’un c’est EUX-MEMES ! Et Jésus les remet à leur place « Ne l’en empêchez pas … » le même verbe qu’employait Josué … Là réside toute la différence entre la secte et l’Eglise :
La secte rejette tout ce qui n’est pas elle, là où l’Eglise est invitée à accueillir avec bienveillance tout ce qui est positif et contribue à la croissance.
Jésus lui aussi brouille les pistes entre le dedans et le dehors … comme cela est perturbant …
… ou pas ! Quand les pistes sont brouillées c’est à coup sûr que Dieu n’est pas loin ! Quand les frontières entre le dedans et le dehors s’estompent, c’est à coup sûr que le Christ est à l’œuvre, poursuivant son œuvre d’ouverture des cœurs, de rassemblement et de réconciliation, ainsi que Paul le dit en Eph 2 :14 : « Car Christ est notre paix, lui qui des deux n'en a fait qu'un, en renversant le mur de séparation »
Soyons attentifs à la manière dont Dieu dispense son Esprit, car c’est à coup sûr une magnifique expérience qui nous est offerte de découvrir comment il est Dieu et comment nous pouvons habiter pleinement notre réalité humaine.
Pour conclure, je laisse Carl vous lire le texte de la Pasteure Marie Cénec : « Faites attention, surtout, n’invoquez pas l’Esprit Saint !»

« Faites attention : surtout n’invoquez pas le Saint Esprit, car vous prenez des risques !

Si vous aimez vous réfugier dans l’immobilisme ainsi que dans le confort d’une religion ankylosée, surtout n’ouvrez pas vos cœurs à l’esprit de Dieu.

Si vous croyez que Dieu est dans son ciel, laissant les humains se débattre tout seul sur terre, sans une once d’inspiration divine, abandonnés à leurs propres forces… Surtout ne demandez pas à l’Esprit de se révéler à vous, car il se pourrait bien que vous deviez reconsidérer votre vision de Dieu.

Éviter donc d’invoquer le Souffle Saint sur votre vie, car vous pourriez vous retrouver au cœur d’une bourrasque, vos idées toutes faites et vos habitudes bien ancrées balayées comme des feuilles par un coup de vent…

Si vous aimez bien tout contrôler, étiqueter, planifier, ne laissez pas le Saint Esprit s’insinuer dans votre existence bien organisée, car il risquerait de tout chambouler tel un chien fou se ruant sur un jeu de quilles.

Si vous avez un caractère craintif, oubliez le Saint Esprit, car vous n’auriez plus d’excuses pour vous réfugier derrière votre manque de courage rédhibitoire.

Si vous aimez entretenir en vous l’amertume et rabâcher toujours les mêmes reproches, laissez tomber le Saint Esprit, car vous pourriez vous retrouver en face de vos proches avec l’envie de leur pardonner, la mémoire allégée de toutes les blessures vives qui l’encombraient.

Si répéter que « rien ne va plus, que se battre ne sert plus à rien, que le monde est pourri et que les hommes aussi… » est une rengaine que vous aimez reprendre de manière chronique, évitez de laisser le Saint Esprit inspirer vos paroles car vous pourriez soudain avoir envie de parler d’avenir, d’espérance et de beauté de l’humanité.

Si vous n’aimez pas entreprendre, si la nouveauté vous effraye, si rencontrer de nouvelles personnes vous ennuie … ne priez pas l’Esprit créateur et recréateur, ne laissez pas ce Souffle vous emmener sur des terrains inconnus et vous accompagner dans une aventure intérieure qui vous fera renaître à vous-même.

Si, par peur de souffrir et de laisser advenir qui vous êtes vraiment, vous avez préféré un mode de vie léthargique au dynamisme qu’offre une vie pleinement vécue … Surtout fuyez à l’approche du Saint Esprit, car vous courez le risque d’ouvrir votre cœur à l’amour, de retrouver votre vivacité et votre liberté.

L’esprit saint est la présence amoureuse de Dieu au cœur de la création, une énergie et une force qui peut se déployer en chacun, alors avant de l’inviter…
Réfléchissez bien… Il se peut qu’il vous entraîne là où vous n’auriez jamais pensé aller !
Pasteure Marie Cénec

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 26 septembre 2021
(enregistré par Michel)