Dernière modification par Johan - 2021-08-30 07:59:07

“ Qui d’entre vous est de son peuple? Construire le monde d’après”

Esdras 1 1-11 ; Matthieu 10 16

Enfin, libres ! Les frontières se rouvrent, les déplacements sont à nouveau autorisés, plus de surveillance jour et nuit, la liberté de mouvement est octroyée !
Il va être enfin possible de penser et de construire « le monde d’après ».
Ceux qui s’exclament ainsi sont en Babylonie, l’Irak actuel, en 538 acn, et la promesse est accomplie !
Avec soulagement, le peuple d’Israël exilé, déporté, arraché à sa terre, privé de ses repères depuis quelque 60 années, entend enfin l’annonce de la fin de son épreuve !
En cette année de grâce 538 acn, le Roi de Perse, Cyrus, vainqueur des Babyloniens, annonce la fin du calvaire, proclame que le peuple va pouvoir quitter la Babylonie et rentrer sur sa terre d’origine. C’est le fameux « Edit de Cyrus » !
Après plusieurs décennies d’exil, l’autorisation est là : l’opportunité est donnée de pouvoir faire le chemin inverse et retourner s’installer sur la terre des ancêtres dont on a été arraché. Voici offerte l’occasion de « construire le monde d’après » !
Retourner en Judée, rebâtir l’autel de holocaustes à Jérusalem en premier lieu pour y reprendre le culte, reconstruire ensuite le Temple, réparer les murailles de la capitale et recommencer à vivre !
Voilà ce qui se profile à l’horizon des judéens exilés. Voilà leurs espoirs, leurs envies, leurs projets – mais qui ressemblent furieusement à « la vie d’avant », au « monde d’avant », comme une nostalgie de la vie insouciante qu’ils pensaient pouvoir mener à l’époque.
Ils ne semblent pas réaliser qu’ils avaient pourtant foncé dans le mur, à force de poursuivre leurs projets et en négligeant les messages, les interpellations multiples de Dieu, les mises en garde devant leur obstinations à n’en faire qu’à leur tête ….
A de si nombreuses reprises, de multiples manières, en utilisant bien des canaux et supports de communication différents – les prophètes sont des personnages bien hauts en couleurs qui ne lésinent pas sur les moyens originaux pour faire connaître le message qui leur a été confié - Dieu a tiré la sonnette d’alarme pour que le peuple change d’option, modifie son comportement, réoriente sa conduite, révise ses valeurs et y adosse ses pratiques … mais rien n’y a fait : confort du « on a tjs fait comme cela », ou attraction de la nouveauté (l’herbe est tjs plus verte ailleurs !), facilité de la gouvernance à court terme, économie basée sur l’exploitation des plus faibles, priorité au profit immédiat plutôt que de respecter, notamment, les sabbats - tant hebdomadaires qu’annuels – vous savez cette fameuse année sabbatique, où, tous les 7 ans, il est nécessaire de laisser reposer la terre pour lui permettre de se reposer (comme l’humain !), de se renouveler (comme l’humain !), de reconstituer ses réserves pour pouvoir continuer à nourrir humains et bétail.
(Certains commentateurs disent d’ailleurs que la durée de l’exil à Babylone correspond au nombre d’années sabbatiques que les dirigeants ont volé tant à la terre qu’aux vivants, et qu’ils n’ont pu rentrer qu’une fois que la terre spoliée avait pu se reposer, récupérer, et être dédommagée de ce qui lui avait été infligé …)
Bref, les choix politiques, économiques, sociaux, religieux erronés ont conduit le peuple dans l’impasse et cette impasse s’est appelée déportation, humiliation et Babylonie. Comme cette description résonne comme étrangement moderne et actuelle … au vu de la situation sanitaire et des épisodes climatiques de cet été …
Alors, cet « Edit de Cyrus » sonne comme la libération ! Enfin libres … mais libres pour quoi ? libres de choisir leur futur, leur « monde d’après », sur place ou au pays.
« Qui d’entre vous appartient à son peuple ? » (Esd 1:3) questionne Cyrus.
Le roi païen, dont l’esprit a été « réveillé » par Dieu, questionne les individus et les invite à s’interroger sur leur appartenance : « Qui d’entre vous appartient à son peuple ? » Qui se sent partie prenante du peuple de ce « Dieu des Cieux » ? Qui se sent appartenir à ce peuple que son Dieu n’oublie pas ?
Question très importante car cette période de l’exil a profondément modifié la composition du peuple, son unité, sa solidarité, sa structure communautaire : parmi les déportés,
- il y a ceux qui ont « profité de l’opportunité du lieu » et qui se sont intégrés, coulés dans la culture locale au point d’en devenir transparent à leur identité d’origine ;
- puis il y a ceux qui ont opéré une synthèse entre leurs convictions, leur culture, et celles des gens au milieu desquels ils vivaient ;
- il y a aussi ceux qui ont tenté envers et contre tout de rester imperméables à ce qui se passait autour d’eux et ont gardé intactes leurs convictions, leurs modes de pensées, le paradigme de leur foi, et se sont sentis investis de la mission de préserver l’héritage des pères au milieu des païens. Ce sont eux principalement qui vont rentrer en Judée et vont tenter de remettre en œuvre les principes des pères, les pratiques d’autrefois, sauvegarder les traditions « du monde d’avant » « Qui d’entre vous appartient à son peuple ? » grande question car des tensions sont apparues entre les familles, entre ceux qui se révèlent des purs et durs et les autres ; les uns accusant les autres d’être soit des faibles, des compromis, ou des rigoristes, « pharisiens » avant l’heure !
« Qui d’entre vous appartient à son peuple ? » : c’est à un peuple divisé que Cyrus s’adresse et auquel il pose cette question décisive.
Comment définir son « appartenance » après une telle épreuve qui a bouleversé les repères, qui a déplacé les loyautés, les habitudes, les pratiques ?
Comment regarder et appréhender les autres de son peuple quand les événements ont eu de telles répercussions sur la cohésion du groupe ?
Comment renouer le contact et « se reconnaître » au moment du choix pour l’avenir ?
La suite du chapitre nous montre d’abord une réelle solidarité avec ceux qui vont rentrer, tant de la part des Judéens qui ont décidé de rester, que de la part des Babyloniens qui les voient partir mais leur font également des présents.
Ensemble, ils préparent le départ des «rentrants-retournants» (on dirait aujourd’hui les « returnees », ces personnes déplacées qui ont la possibilité de rentrer chez elles).
Manifestement, Dieu est à l’œuvre aussi dans ces décisions: Esd 1 : 5b « tous ceux dont Dieu réveilla l’esprit se levèrent pour monter au pays et bâtir la maison de l’Eternel qui est à Jérusalem »
Dieu est à l’œuvre au moment de prendre la décision de repartir, de redémarrer, de se lancer dans ce nouveau défi !
Et il accompagne le projet puisque le Roi lui-même rend les objets sacrés qui avaient été confisqués par Nabuchodonosor : les « retournants » repartent les mains pleines pour pouvoir relancer le culte et la vie économique en Judée et à Jérusalem. Alléluia! tout est bien qui finit bien ? …

La suite du livre d’Esdras nous apprendra que les choses ne se sont pas passées ainsi …. Le retour sur la terre des Pères se mua en confrontation, en conflits, en complots, stratégies de manipulation de la part des uns et des autres …
Pas assez de dialogue, pas assez d’échange, pas assez de réflexion préalable et de concertation sur la manière de procéder pour redémarrer.
Des tentatives de « passages en force » de part et d’autre …
Bref, un fiasco, et encore tant de souffrances, de blessures, de mal occasionnés à la fois par arrogance, manque d’humilité, manque d’écoute,
par volonté d’imposer sa stratégie, ses plans, ses objectifs,
par la conviction de part et d’autre de détenir la vérité et la bonne méthode.

Vous aurez compris combien ce texte est actuel et moderne, combien il fait écho à notre réalité du moment!
Nous aussi nous sommes dans cette situation d’avoir à « PENSER ET CONSTRUIRE le monde de demain » – nous aussi il nous incombe la responsabilité, en tant qu’Eglise, en tant que communauté, de PENSER ET CONSTRUIRE la vie de notre paroisse pour l’année qui vient et les suivantes. Il nous incombe de PENSER et AIDER à construire la vie de notre district, de notre EPUB ! Nous ne vivons pas en autarcie, pour nous-mêmes comme un îlot protégé, hors des réalités de notre société, de notre monde, de la Création.
Il nous appartient aussi de réfléchir au message que nous aimerions que l’Eglise, au nom de l’Evangile, dispense en ces semaines et mois de redémarrage d’une vie « libérée » après les mois de confinement et de mesures sanitaires contraignantes.
Je suis frappée de voir combien nous sommes prompts à reproduire les modèles du passé : pressés de reprendre l’avion et de retourner nous dorer sur les plages exotiques ou de « profiter » de l’abondance des formules « all in » d’hôtels luxueux, ces lieux tellement dispendieux et où le gaspillage d’énergie et alimentaire est une insulte aux affamés de notre planète. Pressés de retourner dans les grandes surfaces, alors que pendant les confinements les petits producteurs locaux se sont organisés pour proposer davantage de produits locaux, ont fait des investissements … et restent avec leur production sur les bras.
Je suis surprise aussi de voir combien il est difficile de « ressortir » de sa tanière pour renouer les liens et retrouver les uns et les autres ….
Les confinements, si décriés, ont manifestement plu … le confort de « consommer entre ses murs » du spirituel, du culturel, de la détente a conforté la tendance du « sur-mesure », monocolore, au détriment de la diversité et du multicolore de la création multiple de Dieu.
Car, entendons bien la déclaration de Cyrus, le roi païen : il parle du « Dieu des Cieux » et non pas du Dieu du seul Israël (même s’il est aussi le Dieu d’Israël, le Dieu de l’Alliance, le Dieu de la fidélité dans l’Histoire) ! Il évoque un Dieu libre, souverain, qui dépasse les frontières et les catégories, et qui appelle son peuple à cela.
« Qui d’entre vous appartient à son peuple ? » voici la question qui nous est adressée à nous aussi ce matin. A quel peuple voulons-nous appartenir ? De quel peuple nous sentons-nous partie prenante ? De celui qui a la nostalgie la vie d’avant, ou de celui qui veut penser et construire le monde d’après, comme Dieu l’y a invité dans l’Ecriture ?
Ce temps de l’exil a été fondamental pour le peuple de Dieu : il a été ce temps où le peuple a pensé, mûri, généré une nouvelle théologie et une nouvelle conscience de lui-même, avec Dieu.
Nous sommes à un moment où il importe de penser ENSEMBLE et de construire ENSEMBLE le monde d’après. Ce n’est pas la tâche des seuls pasteure et consistoire !
Il est ici question d’un peuple, et non d’un conglomérat d’individus qui coexistent …..
Un peuple qui pense, qui interagit, qui se positionne, qui ose et qui tente.
Un peuple qui accepte que Dieu lui réveille l’esprit (v 5) et le mette en marche vers demain.
Un peuple qui se met à l’écoute du Dieu des Cieux, ce Dieu qui ne se laisse réduire à aucun dogmatisme, aucun nationalisme, mais valorise les différences et la pluralité – n’est-ce pas lui qui a utilisé un païen pour offrir à son peuple l’opportunité de penser et mettre en place «sa vie d’après » ?
Mais un Dieu « qui est avec chacun.e » comme le dit Cyrus lui-même (Esd 1 : 3). Un Dieu fidèle qui guide aussi si on l’écoute.

Toute personne qui se reconnaît appartenir à ce peuple et qui se met en route s’oriente vers une mission délicate, et risquée : évoquer la crise sanitaire, sa gestion, ses conséquences et la suite à donner est souvent délicat tant les réactions sont souvent épidermiques et tranchées.
Jésus ne dira-t’il pas à ses disciples quand il les envoie en mission ? « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes » (Mt 10 : 16)
En Christ, Dieu nous équipe de discernement, de courage et de bonté pour oser nous aventurer dans cette mission : le Royaume qu’il nous charge d’annoncer, de mettre en œuvre c’est aussi « ce monde d’après ».
Seuls, nous ne pourrons pas y arriver ; ensemble, comme peuple que Dieu conduit nous pourrons faire œuvre utile, si nous nous mettons à l’écoute du Dieu des Cieux.
« Qui d’entre vous appartient à son peuple ?   Marchons en confiance, avec notre Père et les frères et sœurs qu’il nous a donnés.

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 29 août 2021
(enregistré par Stéphane)