Dernière modification par Johan - 2021-08-01 20:53:13

La manne, qu'est-ce ?

Exode 16 1-31 ; Jean 6 24-35

L’épisode de la manne et des cailles : une histoire que l’on aime particulièrement raconter au culte des enfants ! C’est probablement à cette époque, d’ailleurs, que vous l’avez découverte et apprise.
Tellement visuelle, quasi magique ; pour les moniteurs/trices, quel plaisir d’illustrer ce récit avec une mise en scène de grains de popcorn (on n’a jamais pu véritablement définir l’aspect de la manne, mais le popcorn permet de faire visualiser aux enfants ces grains blancs, à la saveur de miel ….).
Un vrai bonheur de pouvoir raconter aux enfants que malgré leur mauvais caractère, malgré leurs râleries et leurs récriminations, les Israëlites sont quand même écoutés par Dieu : il répond à leurs murmures (ce terme revient au moins 6 fois dans le texte) et les assiste dans leur traversée.
Quand on y pense, quel merveilleux texte ! Pas merveilleux seulement pour le « miracle » qui y est raconté, mais merveilleux pour ce qu’il nous enseigne de Dieu, de nous, pour ce qu’il nous livre comme réflexion de l’auteur du texte, qui parvient - par sa narration - à toucher autant les petits que les grands.

Le récit qu’Abayomi nous a lu ce matin a trouvé sa forme définitive et a été mis par écrit 800 ans après la date supposée des événements : c’est au 5è siècle acn, au retour de l’exil que ce texte est finalisé et entre dans le corpus des écrits.
C’est un moment de grande incertitude - bcp de questions surgissaient aussi sur le présent et l’avenir : les exilés ont traversé de terribles épreuves, ils sont de retour sur leur terre, mais qu’en est-il de l’avenir ? tant de questions pour aujourd’hui et demain…
800 ans pendant lesquels la réflexion a été mise en œuvre pour rendre compte de ce que Dieu a fait au sortir de l’esclavage de l’Egypte au 13ès avant JC, pense-t’on …
800 ans de questions, de réflexions, de partages, de confrontations, de reprises de cette question lancinante : « Qui est ce Dieu qui libère de l’enfermement, de l’humiliation, de l’esclavage, mais qui après fait marcher son peuple dans le désert et lui fait expérimenter l’errance, la solitude, la faim, les tentations d’infidélités, etc ? Qui est ce Dieu qui agit de la sorte: libérer pour conduire ds l’incertitude du lendemain ? Quel est ce Dieu, et quel est son but ? A quoi cela rime-t-il ? Quel est le sens de cette histoire ? »
800 ans passés à réfléchir à cette question avant d’oser se risquer à la mettre en récit et la partager à tout un peuple, petits et grands réunis !
Mais quelle intelligence chez cet auteur, quelle finesse de construction, quelle maturité spirituelle pour dire ainsi l’essentiel sans jamais imposer, sans jamais contraindre et laisser à chacun l’espace pour élaborer sa propre contribution à la réflexion, à l’histoire qui perdure !
Car nous sommes tous aujourd’hui dans la même situation que le peuple : nous sommes nous aussi ce peuple qui matin et soir expérimente la bonté, la prévenance, la sollicitude de notre Dieu qui prend soin de nous.
Mais nous sommes surtout ce peuple dont l’existence peut aussi ressembler à une vie dans le désert et dont chaque matin peut débuter par cette même question « Qu’est-ce que ma vie ? Qu’est-ce que la vie de ce monde, qui se cherche en permanence, qui erre et fait si souvent les mauvais choix qui vont le conduire dans le mur ? Quel sens à cette vie malmenée par la solitude, par la maladie - par nature injuste et inattendue-, par la violence des guerres et des systèmes économiques, par l’injustice de régimes totalitaires, par les catastrophes naturelles, par l’incertitude du lendemain (après le Covid, voici pour tant de nos concitoyens le drame des inondations qui leur ont fait perdre tant de choses, tant de rêves, et aussi tant d’êtres chers) ? Nous nous levons le matin avec toutes ces réalités qui font notre vie et celle du monde dans lequel nous vivons et nous nous posons des questions ! « Qu’est-ce que c’est ? »
Et bien voilà notre manne, à nous aussi ! « Qu’est-ce que c’est ? » - Vous le savez peut-être, le mot hébreu utilisé pour désigner la manne c’est justement une question : « Manne » se dit en hébreu « Man – hou », littéralement « Quoi – ceci ? Qu’est-ce que c’est ?»
La nourriture que le peuple reçoit chaque matin, en se levant, c’est cette invitation, cette capacité à questionner, à poser des questions et s’interroger, à réfléchir au sens de sa vie, en compagnie d’un Dieu qui est présent mais ne va pas juste « biberonner » son peuple ! Ce Dieu nourrit son peuple de questions pour le faire grandir, le faire cheminer, le faire avancer dans sa réflexion. Il ne le veut pas passif, assisté, engoncé dans des certitudes ; chaque matin, Dieu nous invite au questionnement, à la recherche de l’inconnu, à la disponibilité pour l’inattendu … pas vraiment facile … mais voilà le chemin de la foi.
Sans questionnement, sans réflexion, sans mise à l’épreuve de nos «convictions et de nos certitudes », pas d’avancée, mais la stagnation et « la terre promise » reste à distance !
Si le peuple veut manger, s’il veut subsister, s’il veut pouvoir continuer sa route, il doit chaque jour à nouveau collecter cette manne, s’atteler à la réflexion, se mettre en peine de trouver sa voie AVEC LES AUTRES ! Avez-vous remarqué dans ce récit l’importance accordée au collectif ? (vv 16-19)
16 Voici ce que l’Éternel a ordonné : Recueillez-en, chacun ce qu’il lui faut pour sa nourriture, un omer par tête, selon le nombre de personnes ; chacun en prendra pour ceux qui sont dans sa tente.
17 Les Israélites firent ainsi ; et ils en recueillirent les uns plus, les autres moins.
18 On mesurait ensuite avec l’omer ; celui qui en avait plus n’avait rien de trop, et celui qui en avait moins n’en manquait pas. Chacun recueillait ce qu’il lui fallait pour sa nourriture.
19 Moïse leur dit : Que personne n’en laisse jusqu’au matin.
Les membres du peuple ramassent, récoltent, et mettent en commun, de manière à s’assurer que dans chaque tente, dans chaque partie du camp, chacun ait en suffisance, juste ce dont il a besoin pour sa journée, ni trop peu, ni trop … car ce qui était gardé pour soi, le surplus, l’excédent, le non nécessaire pourrissait !
(Il y a déjà une indication de l’importance de la sobriété – ce qui est ‘de trop’ pourrit, et risque aussi de « pourrir » la vie de l’individu, de la société – quelle modernité dans ce texte ! Insistance sur la reconnaissance de la justesse des besoins, et non pas céder à l’excédent du désir ! Juste ce dont on a besoin – rien de plus, si ce n’est pour partager)
Les Israëlites se questionnaient tous les matins en récoltant ces granulés, ces flocons fins givrés (on ne sait d’ailleurs tjs pas vraiment de quoi était constituée cette manne : sont-ce des rayons de miel, l’exsudation d’un arbuste qui produit ces petits flocons, des micro-algues tombant avec certains vents, des œufs d’insectes ? cela reste donc bien de la Manne « Qu’est-ce que c’est ? » !!): le texte explique qu’il fallait glaner, ramasser, regrouper des particules éparpillées : il y a un travail de récolte, de mise en commun, de recherche, ….
En quoi le questionnement et la recherche spirituelle en seraient-ils différents?

Ce texte en est l’écho ! C’est ce travail de réflexion communautaire perpétuellement remis sur le métier qui a permis au peuple de traverser son histoire et de garder le cap, malgré les égarements, les faux-pas, les mauvais choix.
Le texte insiste à plusieurs reprises sur le fait que la manne reçue le matin pourrit si elle n’est pas partagée !
Ce que nous recevons du Seigneur doit de même être partagé, en famille, en communauté, en Eglise, sous peine de pourrir, d’être perdu, gaspillé, etc. Ce qui n’est pas partagé est perdu ….
(C’est un message aussi pour notre communauté : ne pas laisser les seules équipes des consistoire, conseil d’administration et diaconie faire tout le travail, mais contribuer à la réflexion communautaire par des idées, des engagements, des concrétisations.)
L’importance de ce partage des questions, et de la réflexion, est indiqué notamment aux vv 7 et 10 lorsque l’auteur explique que le peuple voit la gloire de Dieu le matin qd les membres ramassent la manne – la gloire de Dieu, sa présence, sa force, son poids, son importance dans l’existence se donne à voir dans la rencontre et le partage des « qu’est-ce que c’est » : ce ne sont donc pas mes seules réflexions, mes seules questions, ni mes seules réponses, qui vont me permettre de contempler la gloire de Dieu, mais le partage de ces réflexions, la rencontre de mes idées avec celles des frères et sœurs que Dieu me donne dans la communauté, dans l’Eglise, dans la société, etc. C’est dans la rencontre, le partage, l’échange, l’écoute mutuelle que la gloire de Dieu se donne à voir, nous dit le narrateur ! Pour le peuple « élu », voici une belle leçon tirée de l’histoire de ses multiples exode, invasions, déportations, exils, que d’être obligé de s’ouvrir aux autres, à leur culture, à leur religion, leur compréhension de la vie. Voilà ce que l’auteur raconte, met par écrit, met en récit, au bout de 800 ans de pérégrinations.
Le questionnement oblige à la nuance et à l’humilité !
Cela c’est vraiment plus difficile de dire aux enfants, quand on leur parle du récit de la manne : pas si facile de leur dire que la foi se nourrit de questions …  La foi n’est pas une question de certitudes acquises, de réponses apprises au CDE, au KT, etc qu’il convient de répéter, voire d’asséner pour avoir raison.
Les questions obligent à la nuance, et la nuance cela demande du courage pour reprendre le titre du récent livre de Jean Birnbaum ! 1 «Le courage de la nuance» (Seuil)
Il y plaide pour le refus du jugement dichotomique, en noir et blanc, pour le refus des catégories « L’un a tort et l’autre a raison » (je rajoute, à la Donald Trump qui décrétait « ils sont mauvais » et puis c’est tout !). A propos de son livre – un essai - il dit que « la force de l’essai (son ouvrage) ce n’est pas de trancher, mais d’arpenter ces territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai ».
(un livre « courageux » que je vous recommande)
Voici un écho à ce texte qui nous dévoile que la foi ne se construit pas sur des certitudes qui enferment, mais qu’elle s’édifie patiemment par une confiance qui se construit pas à pas, dans le partage humble des questions et des réflexions ; une confiance qui à chaque approfondissement, à chaque nouvelle expérience de Dieu, enracine et rend plus résistant : plus les racines seront profondes et plus on sera capable de résister aux épreuves de la vie! (Cfr la fable de La Fontaine : « le chêne et le roseau »)
La manne met quotidiennement à l’épreuve la pauvreté des croyants – elle la rappelle – si je reçois chaque matin de Dieu cette nourriture, c’est qu’elle me manque, que j’en suis dépourvu, que j’en suis « pauvre », que je dépends de lui … La manne met quotidiennement à l’épreuve ma confiance …..
Ainsi, au quotidien, recueillir la manne, c’est aussi prendre le temps de faire silence afin de «se recueillir» et d’écouter ce que Dieu nous demande nous demande.

(par ce récit de la Manne l’auteur atteste de sa conviction de la présence indéfectible de Dieu auprès du peuple qui accepte de se remettre en question, de cheminer humblement avec d’autres, de se laisser questionner par les découvertes d’autres peuples, d’autres spiritualités : il invite à cette ouverture dans la confiance que Dieu répond aux questions, en son temps, selon ses modalités, et que c’est dans ce travail de confiance que Dieu vient nourrir son peuple et l’équiper pour les traversées difficiles. )

Dans le NT, le discours de Jésus sur le pain de vie intervient après la multiplication des pains et le miracle de la marche de Jésus sur la mer Galilée toute agitée.
Dans ce récit, Jésus est aussi l’objet de multiples questions de la part de la foule, tout comme il le sera tout au long de sa vie. Dans la lignée de cette lecture du récit de la Manne, Jésus est donc bien celui qui nous nourrit par les multiples questions qu’il nous pose … s’il nous en pose encore …
Le Christ fut l’objet de l’interrogation de ses contemporains. Ceux qui l’ont condamné sont ceux qui ont refusé de se remettre en question, d’avancer dans une réflexion autre, le cantonnant dans leurs catégories et le décrétant «pas pur/pas bien/ pas légal, pas dans les cases », etc ».
Ceux-là se sont coupés de la source, se sont privés de la chance de découvrir ce qui faisait leur pauvreté spirituelle, et comment, en s’ouvrant à lui, ils pouvaient découvrir une source inépuisable de nourriture quotidienne, le Christ, pain de Vie.
(Quelle vie veut-il nous offrir ?)

Pour conclure, posons-nous simplement cette question: Comment, en Christ, Dieu continue t’il à nous interpeller, nous questionner, nous garder en tension ?
Comment construit-il notre confiance pour nous enraciner et tenir bon face aux épisodes désertiques de nos vies ?
Christ a dit « Il n’aura plus jamais faim ni soif, celui qui croit en moi (qui a confiance en moi)» pas « celui qui a fait de moi sa certitude et n’en démord plus »-

«Les Israëlites se regardèrent est se dirent l’un à l’autre « Qu’est-ce que c’est ? » …. Moïse leur dit « C’est le pain que l’Eternel vous donne pour nourriture » Ex 16 : 15)

Amen.

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 1er août 2021
(enregistré par Stéphane)