Dernière modification par Johan - 2021-06-27 14:11:08

Je suis du côté de la vie

Marc 5 21-43

Nous arrivons en fin d’année, ... et quelle année ! ... Une bonne partie d’entre nous a à présent les yeux rectangulaires à force d’avoir travaillé sur les écrans toute l’année !
Les enfants, les jeunes et les étudiants arrivent au terme de leur année dans un drôle d’état d’esprit, avec ce sentiment étrange qu’on leur a comme volé des mois de leur courte vie ...
Nous avons l’impression d’être sur les rotules, comme si l’année écoulée nous avait pompé notre énergie de l’intérieur, plus que nécessaire!
Pour l’ensemble des travailleurs et des personnes qui se sont mobilisées pendant cette année, mais aussi pour tous, quelle énergie, quelles forces investies pour tenir la distance et accomplir ce qui était attendu d’eux!
Nous avons tous cherché à répondre au mieux aux différents défis – Beaucoup se sentent comme « vidés », aspirés de l’intérieur ... le nombre de burn-outs et de décompensations est incalculable et les effets s’en feront sentir encore longtemps.
Tant de personnes ont le sentiment de « s’être fait voler leur vie » au cours des mois écoulés...
L’épisode de la femme aux pertes de sang est évocateur pour nous ce matin : cette femme voit sa vie s’écouler hors d’elle même sans qu’elle puisse rien y faire !
Elle est atteinte d’une perte de sang continue ; le sang c’est la vie, c’est donc sa vie qui s’écoule d’elle-même sans qu’elle puisse la retenir.
Elle est spectatrice impuissante de cette vie qui disparaît peu à peu et qui l’affaiblit de jour en jour.
De surcroît, en raison de cette perte de sang, elle est dans l’incapacité de porter des enfants, de devenir mère, et de se projeter dans l’avenir à travers eux – pas de vie maintenant et pas d’avenir ... quel sombre tableau !
En ce temps-là, ne pas pouvoir avoir de descendance est une malédiction, en soi ....
Mais en plus, la législation du PT (contenue notamment dans le Lévitique) était très claire à son sujet : ses pertes de sang la rendaient impure, infréquentable.
Elle ne pouvait côtoyer personne et restait à l’extérieur de la vie sociale, mais en plus, elle ne pouvait pas non plus participer à la vie religieuse de la communauté.
Elle était considérée comme souillée, impure et interdite de tout contact !
Et pour couronner le tout, elle s’est complètement dépouillée financièrement en cherchant des solutions auprès des médecins et des guérisseurs de toute sorte.
Elle se retrouve complètement « vidée » : sans énergie, sans ressources financières, sans soutien social ni religieux, sans avenir pratiquement ...
Pour décrire sa situation, Marc utilise une succession de participes présents : littéralement : « Et une femme, étant 12 ans dans un écoulement de sang, et ayant beaucoup souffert sous de nombreux médecins, et ayant dépensé tout ce qui était à elle, et n’ayant rien gagné du tout mais étant allée plutôt vers le pire, ayant entendu les (...) à propos de Jésus, étant venue dans la foule derrière, toucha son vêtement. »
Cette succession de participes semble indiquer une quête sans fin, un enchaînement d’actions, de tentatives, d’initiatives, un peu comme une recherche éperdue de solutions, sans réelle structure ... elle semble complètement vidée – à bout de souffle...
Ne nous arrive-t-il pas, nous aussi, de courir éperdument, le nez dans le guidon, cherchant à gauche et à droite les soutiens dont nous pensons qu’ils vont nous aider à affronter ce qui nous arrive ?
Ne nous perdons-nous pas dans des quêtes effrénées, un peu comme des poules sans tête, à la recherche de la moindre solution que nous pensons entrevoir et dans laquelle nous fonçons tête baissée, sans réfléchir, sans nos poser ...
Comme si nous cherchions à tout prix l’oxygène pour garder la tête hors de l’eau ... mais sans prendre pleinement la mesure de ce qui nous arrive - Poursuite frénétique d’objectifs qui nous échappent sans cesse ... et qui nous épuise, nous oppresse par le sentiment de solitude, d’abandon qui nous étreint ...
Toute cette énergie investie pour quels résultats ?
Et Marc continue avec ce sentiment d’oppression en nous présentant Jésus comme « prisonnier » de la foule !
Au v 24, il décrit: «Il partit avec Jaïrus, et une grande foule le suivait, et le ‘comprimait’» Litt « le pressait ensemble ».
Ce texte dégage un sentiment d’oppression, d’asphyxie, là où des personnes sont en attente de vie, de respiration, d’avenir ouvert !
Jaïre attend la guérison de sa « petite fille » dont il dit qu’elle « tient la fin, les choses de la fin » - expression poétique pour désigner la mort – Jaïrus semble ne pas pouvoir se résoudre à appeler cela « la mort », alors il utilise une expression métaphorique pour la signifier. Il demande à Jésus qu’il la sauve et qu’elle vive (... et lui aussi par la même occasion)
Voici donc ces deux personnages en attente de vie, et qui se risquent à la rencontre !
Deux personnes qui voient leur vie leur échapper et se tournent alors vers Jésus pour qu’il intervienne ! Superstition ? foi ?
Jaïrus et cette femme sont à distinguer de la foule, me semble t il ...
La foule est probablement mue davantage par l’envie du spectaculaire que par une foi quelconque ...
La femme, elle, semble avoir un autre parcours .... Avec déjà une forme de foi, imprécise, peu définie, mais cette quête présente au cœur, pressentant une issue à son errance ...
Comme tous les autres probablement, elle a entendu parler de ce que Jésus a déjà accompli (les multiples guérisons, les miracles, ce qu’il aenseigné), mais elle a manifestement entendu « autre chose » que le reste de cette foule compacte qui oppresse Jésus, en quête de spectaculaire, d’inattendu, portée par une superstition.
Marc nous explique « ayant entendu les (...) à propos de Jésus » ...
Marc ne nous dit pas ce que cette femme a entendu : il utilise juste l’article, sans utiliser de substantif ... qu’a t’elle bien pu entendre ?
Daniel Bourguet, dans son commentaire de ce passage, relève cette absence de substantif « Elle a entendu les ? à propos de Jésus ... » (s’agit-il de ses enseignements, de ses miracles, de ses guérisons ? rien n’est précisé)
Comme si Marc n’avait de mot pour désigner ce qu’elle a entendu ...
Daniel Bourguet dit donc que s’il n’y a pas de mots, pas de substantif après l’article, c’est que c’est de l’ordre de l’indicible , que cela appartient à Dieu, à son mystère, à son intimité qu’il révèle à qui il veut et quand il le veut ....
Le pasteur Bourguet met cela en rapport avec d’autres passages des évangiles où, quand il manque ainsi des mots, l’auteur semble désigner des éléments en rapport avec Dieu : ex : au moment où Pierre refuse d’entendre Jésus évoquer sa passion et sa résurrection, Jésus le rabroue et lui dit «va derrière moi, Satan, parce que tu ne penses pas les ? de Dieu, mais les ? des hommes » (Mc 8 :33) nos traductions ont rajouté « pensées » .... ; ou encore Jésus dans le temple, à 12 ans, qui répond à ses parents qui le cherchent « Ne savez-vous pas qu’il me faut être dans les ? de mon Père ? » (Lc 2 : 49) – nos traductions ont rajouté « affaires »
Ici, la femme a « entendu les ? à propos de Jésus » - Elle a entendu l’indicible, par les échos qui lui sont arrivés de part et d’autres ....
Si elle est là, c’est qu’elle a entendu ce qu’elle devait entendre, à ce moment-là de sa quête, qui était probablement devenue plutôt tâtonnements ...
Elle a eu son cœur, son esprit en éveil pour entendre ce qui est informulable avec des mots humains, que Marc n’a pas pu/voulu exprimer, mais qui la met elle sur le bon chemin pour sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve.
Elle a entendu ce qui lui était nécessaire après avoir couru après des chimères pendant des années ...
Elle a lâché les miroirs aux alouettes pour chercher en Christ Celui qui allait la remettre d’aplomb dans sa vie.
Elle a entendu les mots qui lui étaient destinés à elle seule – pour la rejoindre dans ce qui faisait la singularité de sa vie, de ses besoins, de sa situation.
Elle a entendu les mots que Dieu avait en réserve pour elle seule dans ce qu’elle vivait comme drame et souffrance et elle a osé venir toucher, par derrière, le vêtement de Celui qui peut mettre fin à l’écoulement de sa vie.
Par derrière, par respect, mais avec conviction et confiance – la preuve : l’écoulement s’arrête, sa vie cesse de lui échapper : elle atrouvé Celui qui la restaure dans sa santé, dans son existence et dans ses projets d’avenir.
Dieu utilise les chemins qu’il veut ...
Ici, était-ce la rumeur, étaient-ce les témoignages, étaient-ce les échos de celles et ceux qui avaient déjà été mis au bénéfice - le démoniaque, le paralytique, l’homme à la main sèche, les disciples qui avaient été sauvés de la tempête sur le lac ?
Nous ne savons pas de qui, sauf qu’elle a entendu !
Voici donc un deuxième message pour nous ce matin : ce dont nous rendons témoignage n’est jamais anodin, dans un sens ou dans un autre ...
Ce que nous partageons comme expérience, comme écho de nos vécus, peut se révéler être parole de Dieu pour d’autres !
La manière dont nous rendons compte de ce que Dieu opère dans nos existences peut se révéler être source d’espérance et encouragements pour toute personne qui se sent atteinte dans son « appétit de vie ».
Quel bel encouragement pour chacun de nous ce matin : que nous nous retrouvions dans le personnage de la femme qui perd son sang et se retrouve vidée de son énergie et de ses forces, ou que nous soyons parmi celles et ceux qui ont alimenté les échos, la rumeur, les témoignages qui ont conduit cette femme vers le Christ, chacun de nous se retrouve interpellé par ce texte !
La femme est non seulement restaurée dans sa santé, non seulement confortée dans cet foi, cet élan, cette confiance qui l’habitaient, mais elle reçoit en plus la paix pour poursuivre son chemin, « Ma fille, ta foi t’a sauvée, va en paix et sois guérie de ton mal » - sous-entendu, avec ta foi, avec ma paix et ma présence à tes côtés, tu as désormais les atouts pour conserver et prendre soin de cette vie que tu as reçue de Dieu.
Elle-même, désormais, pourra participer à ces échos, à ces témoignages, à ce rayonnement de Dieu, dont on ne peut rendre compte avec des mots, mais qui touche l’intime de la vie.
Suivons-la - nous-mêmes nous pourrons aussi être mis au bénéfice de cet indicible qui transforme l’existence.

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 27 juin 2021