Dernière modification par Johan - 2021-05-16 09:25:45

Les images de Dieu

Jean 14 1-14

Fourmi rouge ou fourmi noire ? De quelle couleur est Dieu ?
La trompe, l’oreille, la jambe, le ventre, le dos ? Qu’est-ce qu’un éléphant ?
Ces différentes illustrations, ce matin, nous invitent à interroger nos images de Dieu, nos images sur Dieu.
Nous sommes tous conditionnés par notre éducation, notre famille, notre culture, le milieu qui nous a vus et faits grandir !
Nous avons chacun et chacune notre « zone de confort » que l’on entretient, dans laquelle nous sommes bien, et qui nous rassure.
Pourtant, en repensant lucidement à chacun des personnages mentionnés par les jeunes ce matin, nous réalisons que chacun d’entre eux a eu la lourde responsabilité d’ouvrir la voie à une autre image de Dieu, à une image nouvelle et dérangeante :
• pour Abraham, il s’agissait de faire découvrir un seul et unique Dieu au milieu d’une culture polythéiste, un Dieu qui invitait à quitter son milieu d’origine, à rompre avec un passé mortifère, pour s’aventurer dans une vie nomade, accompagnée par la seule promesse de sa présence …
• pour Moïse, il s’agissait d’annoncer un Dieu libérateur qui faisait quitter la sécurité toute relative des marmites pleines d’Egypte, pour avancer dans l’insécurité alimentaire d’une vie au désert mais marquée du sceau de la liberté.
• pour David, il s’agissait de faire découvrir un Dieu qui se révèle proche, confident, refuge, berger … mais qui invite à conquérir de nouveaux territoires pour rendre visible la promesse d’un pays à habiter.
• les prophètes, quant à eux, ont eu à confronter les pouvoirs politiques à leurs fautes, en proclamant un Dieu de justice, et en même temps à rappeler aux individus la miséricorde de Celui qui accueille généreusement la repentance et la volonté de changement de cap dans l’existence.
• Pour Jésus, enfin, il s’agissait de révéler un Dieu qui se donne à voir à travers lui, puisque les alliances passées n’avaient pas réussi à générer cette foi exclusive au Dieu de l’Histoire.
Chacun de ces acteurs a mis en évidence une facette de Dieu qui dérangeait, qui perturbait ; chacun d’eux a été un poil à gratter de leur temps, et a contribué à mettre en évidence un aspect inédit de ce Dieu qui n’a pas fini de nous surprendre.
(Vous rappelez-vous le montage de Naïla qui accompagnait sa prière de remise en question? Elle avait mis en fond d’écran un genre de kaléidoscope, dont toutes les facettes évoquaient la riche réalité de Dieu que l’on ne peut embrasser d’un seul coup d’œil.)
Nos images et représentations de Dieu ne sont-elles pas trop lisses, trop consensuelles, trop policées ? Sommes-nous encore les représentants suffisamment dérangeants de ce Dieu qui était venu donner un bon coup de pied dans la fourmilière et nous faire comprendre que finalement, «un éléphant, ça trompe énormément (1)» !

«Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit» demande Philippe à Jésus (Jn 14 : 8)
Ah, en effet, comme cela serait pratique de pouvoir «voir Dieu» ! On saurait alors, qui il est, comment il est, comment il fonctionne … Comme ce serait merveilleux et sécurisant d’avoir une vision directe et indubitable de Dieu … Cette phrase – naïve ?- de Philippe exprime bien le constant désir religieux de l’humain de toucher la certitude de ses convictions par la vision directe de Dieu …  Mais la preuve, la démonstration n’est plus la foi … Dieu ne nous invite pas à la facilité, mais à la recherche, au débat, à la confrontation !
Jésus ne dit-il pas au début de ce passage de l’évangile qu’il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père, indice que le Père accueille la diversité des croyants, des disciples, des chercheurs de sens, dans son intimité ?
Pour cela il faut le chercher, il faut s’attacher à questionner nos perceptions, les remettre en question ; il faut accepter de changer de lunettes régulièrement, et de rester actif dans la quête. Nos Eglises et nos communautés n’ont-elles pas trop facilement « emprisonné » ce Dieu de l’Alliance et ce Christ dans des images trop lisses ?
Comment retrouver le « rugueux » de leurs contours ?
Comment retrouver le « provoquant » de leur identité ?
Jésus semble déçu que Philippe lui demande de lui montrer le Père .. depuis le temps qu’il est avec eux, Jésus espérait que ses disciples auraient compris …
« Jésus lui dit: Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu, Philippe! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment dis-tu: Montre-nous le Père?» (Jn 14 :9)
Philippe n’a pas compris que le Christ lui faisait découvrir le Père.
Il n’a pas « capté » qu’en regardant le Christ, vivre, parler, agir, guérir, faire des miracles, il voyait Dieu lui-même.
Il n’as pas compris que Celui qui marchait à leurs côtés depuis tant de temps leur donnait de contempler Celui que rien ne peut contenir.
Au cours du programme du KT de cette année, les jeunes ont découvert une explication de cette réalité théologique par une histoire inspirée d’Origène :
« Supposons qu’on fait une statue tellement grande qu’elle contiendrait le monde entier et qu’elle ne pourrait être vue de personne à cause de son immensité.
Supposons qu’on ait fait une seconde statue, en tout semblable à l’autre … mais petite.
Ceux qui ne pourraient contempler la première à cause de son immensité pourraient du moins, en voyant la petite, avoir une idée de la grande puisqu’elles seraient absolument semblables.
Pareillement le Fils, se dépouillant de son égalité avec le Père, est devenu homme pour nous montrer la figure du Père » (2)
Et voilà, comme nous n’étions pas capables de contempler la grande statue, une plus petite, à taille humaine nous a été offerte pour que nous ayons la possibilité de nous faire une petite idée de ce que la grande statue recèle de beauté, de richesse, de ressource, de présence, etc.
En ces périodes de révision, je rappelle pour les jeunes intéressés que ce procédé en géométrie s’appelle l’homothétie ;-)
Dans votre cours de géométrie en math, dans le chapitre sur les transformations du plan, l’homothétie est une transformation de la figure géométrique par agrandissement ou par réduction.
C’est donc, en fait, une reproduction de l’objet avec un changement d’échelle – vous avez déjà certainement dû réaliser ces exercices où il vous est demandé de reproduire une forme en l’agrandissant ou en la réduisant, mais en lui conservant sa forme propre …

Cette histoire racontée par Origène, désigne donc l’homothétie du Fils et du Père …
En voyant le Fils, nous pouvons découvrir en lui les caractéristiques du Père, ses qualités, son mode de présence et d’engagement que déjà les témoins du Premier Testament avaient annoncés, avaient esquissés mais qui n’avaient jamais été perçus totalement…
En Christ, nous pouvons voir le Père : Celui qui se donne, se livre, se révèle, celui qui met en marche, qui permet de s’aventurer en confiance dans l’inconnu de la vie …
En Christ, nous nous approchons de Celui qui libère et donne d’assumer la liberté, malgré l’incertitude du lendemain …
En Christ, nous contemplons Celui qui se révèle proche, confident, refuge, berger, mais qui invite au courage pour conquérir de nouveaux territoires dans nos existences.
En Christ, nous voyons Celui qui rappelle les exigences de justice par l’attention aux plus petits, et qui s’agenouille devant eux pour les regarder les yeux dans les yeux.

« Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit » demandait Philippe à Jésus (Jn 14 : 8). Est-ce que cela nous suffit aujourd’hui de voir le Christ pour reconnaître le Père ?
Sa vie, son ministère, sa passion, sa mort et sa résurrection nous suffisent-ils pour nous approcher du Père et profiter de tout ce qu’il a en réserve pour nous, comme cadeaux et comme missions à endosser ?
Si pas, il nous faut nous questionner sur notre esprit blasé, notre cœur fatigué, notre regard désabusé, notre vie quotidienne lassée, notre univers de référence rétréci, centré sur nos petits besoins et nos attentes étriquées….
Dieu nous invite à ne jamais nous arrêter de le chercher, à toujours être en quête d’une nouvelle facette de son être, à toujours être prêts à accueillir les surprises qu’il place sur notre route, d’où qu’elles viennent …
Une dernière histoire pour terminer … extraite d’un conte de Tolstoï :
« Un roi appelle tous ses conseillers :
- Montrez-moi Dieu ! Je voudrais voir Dieu ! La plus lourde peine vous sera infligée si vous n’obéissez pas.
Tristesse et désolation parmi les conseillers.
Arrive un berger :
- Je viens exaucer ton vœu ! Regarde le soleil bien en face.
- Idiot, veux-tu que je devienne aveugle ?
- Avec tes pauvres yeux, tu voudrais voir Dieu, alors que tu n’es pas capable de regarder une de ses œuvres ?
Cette réponse plaît au roi. Elle lui semble bien sage. Le roi demande encore :
- Que fait Dieu ?
Et le berger de répondre :
- O roi, si tu le veux bien, nous allons échanger nos vêtements pour un instant.
Le roi donne ses habits au berger et endosse le manteau râpé du berger.
- Tu vois, ajoute le berger, voilà ce que Dieu fait »

Amen

(1) Clin d’oeil au film d’Yves Robert avec Claude Brasseur, Jean Rochefort, Guy Bedos et Victor Lanoux (1976)
(2) Nouis, Les cahiers du caté, Tome 1 – Réveil publications p 40

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 9 mai 2021