Dernière modification par Johan - 2021-04-18 15:13:38

Avez-vous quelque chose à manger ?

Luc 24 : 35-48

« Avez-vous quelque chose à manger ?» (v41)
Luc frappe fort pour amener ses lecteurs à prendre conscience de la présence du Christ Ressuscité aux côtés des disciples, au soir de la Résurrection !
Voici les Onze rassemblés à Jérusalem avec leurs compagnons, ils échangent sur cette nouvelle « in-croyable » de la Résurrection, ils discutent des apparitions de Jésus à Pierre, aux disciples d’Emmaüs et - au cours de leur échange - « Pendant qu’ils parlaient ainsi, Jésus lui-même se présenta au milieu d’eux et leur dit ‘Que la paix soit avec vous’ » (v36) Jésus semble matérialiser par sa présence le contenu des échanges de ses disciples : parler du Seigneur, échanger à son propos, partager la flamme qui brûle en nous, voilà qui le rend présent, semble dire Luc.
Mais il va encore un cran plus loin : non seulement, Luc raconte que Jésus se rend présent au moment où les disciples parlent de lui, qu’ensuite il leur donne sa paix (comme nous en avons tous besoin de cette paix sur nos vies agitées !), mais en plus il exprime dans ce passage toute la matérialité de la présence du Christ : il leur parle, leur montre ses mains et ses pieds, leur propose de le toucher et leur demande même à manger !
Dans ce deuxième récit d’apparition du Christ, Luc monte en puissance : après le chemin d’Emmaüs, où le Christ rejoint les disciples, parle avec eux et rompt le pain qu’il bénit puis disparaît, ici Luc insiste fortement sur la matérialité de sa présence !

Ces récits d’apparition que l’on retrouve dans les évangiles sont des genres littéraires à part entière : leur fonction théologique est de mettre en avant que le Crucifié est ressuscité, et de poser les jalons de la manière dont les croyants vont pouvoir vivre l’après-ascension.

Et nous sommes, nous, dans la même situation que les lecteurs et les membres de la Communauté de Luc : il nous appartient de comprendre la signification de ces événements auxquels nous n’avons pas assisté, mais qui nous concernent au premier chef. Nous aussi il nous faut découvrir comment vivre au quotidien à la fois l’absence et la présence du Ressuscité.
Luc écrivait à des croyants de langue grecque imprégnés du dualisme entre corps et esprit, et qui ne pouvaient que difficilement se représenter la résurrection. Nous vivons nous dans un climat de rationalité, d’exigence scientifique qui nous met sous pression quand il est question de Dieu, de foi et de résurrection.
Non, le Jésus qui se présente à ses disciples réunis n’est pas un esprit, c’est un être de chair et de sang, marqué par la violence dont il a souffert - mais qui n’a pas été écrasé par cette violence, par ces forces du mal, et dont la Vie est à présent donnée à tout un chacun.
Luc insiste sur la matérialité de la résurrection du Christ pour dire aux membres de sa communauté que cette résurrection concerne l’intégralité de la personne : son corps, son esprit, son histoire, ses relations … tout est appelé à la Vie.
La présence du Christ ressuscité au milieu de ses disciples, montrant ses mains, ses pieds, ses plaies, invitant à le toucher et finalement demandant à manger devant eux permet à Luc de dire à ses lecteurs, auditeurs, … et à nous aussi par-delà les siècles, que la résurrection n’est pas une hallucination collective, ni le produit d’une frustration, ni la transformation d’une déception réorganisée en fantasme, ni un phénomène purement spirituel, mais elle désigne un au-delà de la mort qui s’adresse à l’être tout entier !

Luc construit son récit pour nous amener à cette réalité : tourner le dos à une compréhension erronée de la Résurrection (« Saisis de crainte et de frayeur, ils pensaient voir un esprit » v37) et entrer dans la pleine signification de ce que le Ressuscité veut nous offrir : l’assurance pleine et entière de sa présence dans la réalité du quotidien.
Comment s’y prend-il ? D’abord par l’exposition de ses mains et ses pieds blessés : le Ressuscité est bien le Crucifié, mais surtout par l’invitation à lui donner à manger : « Avez-vous quelque chose à manger ?» (v41) (Littéralement : « avez-vous ici quelque chose qui puisse être mangé ? »)

Cette phrase et ce poisson qu’il va recevoir vont faire office de « madeleine de Proust » pour ses disciples – offrir un poisson grillé au Christ ne peut que les ramener à leur histoire commune : à ces événements de la pêche miraculeuse (Lc 5), de la multiplication des pains (Lc 9), du dernier repas (Lc 22), ou encore à l’expérience d’Emmaüs (Lc 24), pour n’en citer que quelques uns.
Ce poisson qu’ils lui offrent va les ramener à revisiter ces moments précieux de leur temps passé ensemble où le Christ s’est révélé à eux et les a rejoints dans leurs expériences diverses :
• Il y avait eu l’expérience de l’échec : rappelons-nous - avant la pêche miraculeuse, il y avait eu toute une nuit d’efforts sans résultats, une nuit de pêche stérile, les confrontant à l’inutilité de leur action - la montée du Christ dans leur barque leur avait permis de réinvestir la confiance, en eux-mêmes, en leur vie et en Lui.
• Il y avait eu l’expérience de la pauvreté et du dénuement : souvenons-nous - face à la foule affamée, Jésus leur avait intimé de trouver à manger : se sentir démuni face à la tâche, incompétent face à une telle responsabilité, pauvre devant tant de besoins que l’on ne peut rencontrer – l’action de grâces du Christ et sa bénédiction des 5 pains et des 2 malheureux poissons avaient permis de nourrir la grande foule des 5000 hommes … et eux de se sentir heureux du défi relevé tous ensemble.
• Il y avait eu l’expérience de la trahison, de la lâcheté et de l’abandon : au cours du dernier repas partagé avec tous ses disciples, Jésus avait annoncé que l’un des Douze le trahirait, et par la suite au jardin de Gethsémané il y avait eu la fatigue des 3 intimes et l’abandon … malgré ce que Jésus avait offert et révélé par le partage du pain et du vin …
• Il y avait eu l’expérience de la déception, de la tristesse, du renoncement aux espoirs avec le chemin de Jérusalem à Emmaüs – et là le Christ s’était approché, les avait écoutés, leur avait ouvert les Ecritures pour donner sens aux événements récents, il avait béni et rompu le pain devant eux … avant de leur échapper….

Alors maintenant, au moment où ils voient ce Jésus, Crucifié, Ressuscité, portant sur son corps les marques des souffrances endurées, en train de manger ce poisson qu’ils lui ont offert, ils ne peuvent que convoquer toutes ces expériences anciennes et les relire à la lumière de ce qu’il leur signifie aujourd’hui par sa présence au milieu d’eux.
Le Christ sera toujours à leurs côtés, toujours présent pour les accompagner dans leurs expériences d’échec, de pauvreté, de trahison-lâcheté-abandon, de déception-tristesse-renoncement qui inévitablement jalonneront leurs jours à venir. Il sera là ! Ils pourront le convoquer grâce à cette mémoire de l’expérience faite de sa présence transformatrice, et alors ils pourront mobiliser tout le capital de confiance, de reconnaissance, d’espérance qu’il a fait jaillir en eux, pour aller de l’avant !

Voilà le message de Luc à ses lecteurs, à sa communauté …. À nous aussi !
Nous-mêmes, de par la lecture que nous avons faite de l’Ev de Luc, nous pouvons aussi convoquer d’autres de ces pages dans lesquelles Luc nous révèle tant de choses qui se déroulent autour du repas :
- que ce soit la parabole des invités au festin qui nous révèle l’ouverture de Dieu à tous les meurtris de la vie,
- que ce soit la parabole du fils perdu et retrouvé qui évoque un festin somptueux, expression de la grâce et de la générosité du Père,
- que ce soit la rencontre de Jésus avec Zachée qui l’accueille chez lui,
nombreux sont ces textes qui, en se référant à des repas, nous rappellent la profonde incarnation du Fils.
C’est à cela que conduit ce texte de Luc : étonnamment, la résurrection est la confirmation de l’incarnation.
En mangeant devant ses disciples, Jésus leur signifie qu’il est toujours avec eux – c’est le même Jésus, même si différent : la passion, la mort et la résurrection l’ont certes transformé mais il reste toujours celui qui partage leur quotidien et leurs réalités humaines éprouvantes.
Il prend sur lui toutes ces épreuves, les transforme pour qu’elles ne les écrasent plus.
La nouvelle réalité dans laquelle il est entré ne l’éloigne pas de ce que nous vivons : bien au contraire ! Nos propres situations d’échec, de pauvreté, de dénuement face à ce qui nous est demandé, nos reculades devant les obstacles qui se dressent devant nous, nos déceptions devant nos espoirs douchés, nos horizons bouchés … tout cela ne nous éloigne pas du Christ et de sa victoire.
Au contraire, nous découvrons que dans ces situations-là, plus que jamais il nous invite à nous raccrocher à lui, à sa Parole, à ces moments où il a visité nos vies de manière spécifique. Il nous invite à capitaliser sur ces moments-là pour vivre de sa résurrection, pour vivre notre résurrection. Il nous invite dès maintenant aussi à cultiver ces moments-là et à en être reconnaissants.

C’est ce que nous lui apporterons qui fera ce temps de communion et de partage.
Les disciples ont apporté le poisson grillé, expression et produit de leur travail.
Qu’apportons-nous au Christ, dont il puisse se nourrir, pour investir ce temps de partage et de compagnonnage ? Qu’osons-nous lui offrir pour lui faire comprendre que nous l’invitons à entrer dans nos échecs, nos dénuements, nos paresses, nos lâchetés et nos désespérances ? Manger, c’est ce qui permet de vivre … comment témoignons-nous au Christ que nous désirons nous mettre au bénéfice de cette Vie sans limites ?

C’est de cela que nous sommes appelés à témoigner : ce que nous avons reçu, vécu, expérimenté, n’est pas destiné à rester notre cadeau, notre trésor, mais il nous est demandé d’en témoigner : Jésus a ouvert l’intelligence des disciples en leur relisant l’Ecriture. De même, il nous ouvre l’intelligence du cœur, de la foi pour que nous puissions porter à d’autres ce qui nous a été donné de recevoir.
A nous aussi, le Crucifié Ressuscité, qui mange ce que nous lui apportons, nous dit « De cela, vous êtes témoins »

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 18 avril 2021