Dernière modification par Johan - 2021-04-04 17:20:06

Résurrection comme jaillissement

Actes 10 37-43 ; Marc 16 1-8

Tout cela pour çà ?!
Non, mais, Marc, tu es sérieux ?
Tu nous as tenu en haleine tout au long de ton évangile pour déboucher sur cela ?
Tu démarres ton évangile en fanfarre sur l’annonce de la « Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, » tu nous fais vibrer au fil de ses rencontres, de ses miracles, de ses paroles qui nous bouleversent, tu nous fais trembler par son arrestation, son procès, ses souffrances sur la Croix et tu clos ton récit sur ces femmes épouvantées, incrédules devant la parole entendue, paralysées par l’effroi et mutiques ?
Mais c’est quoi, ton évangile ? Un soufflé qui se dégonfle ... un flop ?
Que veux-tu nous dire, Marc, dans ton évangile de la Résurrection ?
Il n’y a rien à voir !
Il n’y a pas de rencontres, pas de paroles échangées avec le Ressuscité !
Un évangile de la Résurrection qui se termine sur la peur et le mutisme ... ?!
Quel gâchis !
On comprend que, très vite, l’Eglise primitive, gênée par cette fin abrupte et déconcertante, n’ait pu consentir à cela et ait rajouté la «finale longue» des v9-16! Pourtant, ce sont bien ces seuls 8 premiers versets qui nous ont été offerts en lecture et méditation pour ce matin ... Alors, restons-en bien là et essayons de ne pas « polluer » ce texte de toutes nos autres connaissances et souvenirs. Nous t’écoutons Marc ...
Tu nous parles de 3 femmes qui s’avancent au lever du jour : elles se sont levées tôt, ont-elles seulement dormi ? probablement pas beaucoup, et certainement assez mal après le cauchemar qu’elles viennent de vivre. Elles ont acheté des aromates et viennent poser les seuls gestes dont elles sont capables : parfois, quand on est bouleversé, touché au cœur, on n’est plus capable de penser, de réfléchir et l’on agit comme un automate, on pose des actes machinalement.
Dans leur tradition, cela se fait d’embaumer le corps avant de le laisser à tout jamais dans le froid, le noir et la solitude de la tombe.
Donc, puisque cela se fait, elles viennent le faire ... cela leur donne le sentiment de quand même exister ... Agir donne une contenance ...
3 femmes, éveillées, debout, en marche vers la tombe pour honorer le corps ... Comme cela est étonnant : elles semblent prendre le contrepied des 3 hommes, assis, puis endormis à Gethsémané et qui fuiront au moment de l’arrestation (Mc 14 : 32, 37, 40-41, 50).
Marie-Madeleine, Marie et Salomé, en contrepoint de Pierre, Jacques et Jean ?
Ce que tu nous dit d’elles, Marc, c’est que, après avoir aussi suivi Jésus une bonne partie de son ministère, elles étaient présentes au pied de la croix, elles ont tout vu, tout suivi du calvaire, de l’agonie et de la mort de leur maître à tous.
Elles ont vu Joseph d’Arimathée le descendre de la croix, l’envelopper dans un linceul et le mettre dans un tombeau. Alors, elles viennent rendre les honneurs dû à ce corps, pour avoir le sentiment de ne pas totalement subir ce qui leur arrive, de garder une sorte de maîtrise sur la situation.
3 hommes, 3 femmes, tous disciples, dans la pleine réalité de leur pâte humaine, essayant de faire au mieux de leurs ressources face à l’inexplicable : le sommeil et la fuite de Pierre, Jacques et Jean, les 3 intimes, ceux qui étaient présents à la transfiguration, à Gesthsémané, comment ne pasles comprendre ? Qu’aurions-nous fait à leur place ? Le sentiment que « tout part en sucette » comme disent les jeunes, l’emballement d’une machine et d’un système auxquels ils ne comprennent plus rien ... comment garder le cap ? Oui, lâcheté et couardise probablement, mais ne faut-il pas toucher le fond pour pouvoir rebondir ?
Ne faut-il pas avoir éprouvé le dégoût de tout - éventuellement même de soi-même - pour réaliser que c’est d’un Autre que nous viennent les forces pour avancer ?
Car c’est de cela qu’il va être question : un évangile de résurrection qui est rebond, jaillissement à partir du plus rien ! Voilà le message de Marc pour nous ce matin : une Résurrection qui est un rebond vers un ailleurs !
Pas un récit de résurrection « bien léché », bien calibré, pas une résurrection « happy end », comme un heureux dénouement, comme un point final à une œuvre littéraire bien organisée et construite (même si Marc l’est incontestablement) mais un récit de résurrection «au goût d’inachevé » qui se place en fin de recueil comme une ouverture vers un ailleurs, comme un lancement d’une aventure qui ne connaîtra pas de fin !
A travers les aléas de l’histoire, à travers même les persécutions des disciples d’hier et d’aujourd’hui, à travers les infidélités de l’Eglise, ses erreurs de trajectoires, passées et présentes, ce qui a été annoncé ce jour-là est toujours un chemin vers un ailleurs, vers un demain ! La preuve, nous voici connectés à quelques-uns ce matin ... désireux, nous aussi, de recevoir la Parole pour notre vie.
Or, pour pouvoir se projeter vers demain, il faut renoncer à hier, à tout le moins à ce qui y est mortifère : il faut laisser, abandonner les aromates !
Elles sont devenues inutiles : il n’y a plus de mort à honorer ... cela a déjà été fait !
« Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! » - comme le disait le Commissaire Bourrel, dans la série télévisée « Les cinq dernières minutes », quand il découvrait la clé de l’énigme et pouvait arrêter le criminel !
« Mais bon sang, mais c’est bien sûr !»: l’embaumement a déjà eu lieu, lors de l’onction à Béthanie ! Quand cette inconnue est venue verser un parfum de grand prix sur la tête de Jésus, au milieu des récriminations des bien-pensants, Jésus lui-même l’a dit : « Elle a d’avance embaumé mon corps pour la sépulture » (14 :8) ... le travail de deuil, c’était à ce moment-là ! Consentir à la mort de nos propres ambitions, renoncer à ce que nous espérions que Jésus serait et ferait pour nous conforter ... c’était à ce moment-là que nous y étions invités. Les honneurs rendus à son corps et à sa vie, selon nos compréhensions, c’était à ce moment-là ... maintenant, c’est fini.
Jésus est au-delà de cela maintenant, il est déjà dans la nouveauté mise en marche par le Père. Il est déjà le Christ glorifié ... qui n’est plus sous ma main....
Maintenant, les 3 femmes éveillées, debout, en marche, sont invitées par le jeune homme à marcher vers leur demain, vers leur avenir, à aller rejoindre cette Galilée des Nations où le Ressuscité a remplacé le mort embaumé. « Ne vous épouvantez pas ; vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié ; il est ressuscité, il n’est pas ici ... allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit » (15 : 6-7)
Elles sont envoyées pour retrouver Celui dont la parole doit encore les rejoindre dans leur intériorité. Elles doivent maintenant réaliser qu’elles ne sont plus dans le passé - ni leur passé fantasmé, dans leur « hier douloureux ».
Portées par la Parole de Celui qu’elles venaient honorer, elles peuvent simplement s’ouvrir à leur présent et à leur demain.
Quel difficile travail que de consentir à ce rebond : il s’agit de s’adosser à la Parole entendue, reçue, pour accueillir la Vie sur les marques de la Mort en nos vies. « C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit ».
L’histoire n’est plus cyclique : elle est jaillissement, elle est bondissement.
Ma vie n’est plus cyclique, n’est plus destinée à être répétition incessante du même, mais elle s’inscrit, comme la vôtre, dans un jour nouveau qui n’aura pas de fin : un jour qui s’est ouvert en ce petit matin de Pâques pour ne plus se refermer.
Comme au 7è jour de la Création, où Dieu se repose, se retire et nous laisse agir ! Ce 7è jour dans lequel Dieu a déployé toute son Alliance et qu’Il n’a jamais refermé...
Le « 7è jour de la semaine de la 1 ère Création » qui rejoint ce « 1 er jour de la nouvelle Création », celle du monde nouveau que Dieu a inauguré en Christ Ressuscité!
Cette Résurrection n’est pas la simple réanimation d’un Jésus qui aurait reçu un supplément de vie ... Désormais le Christ est autre que ce que les disciples, hommes et femmes, ont connu. Il vit avec eux d’une manière qui ne peut se découvrir que de l’intérieur, par un cœur à cœur, dans le renoncement et le lâcher prise.
Ma vie, votre vie, n’est pas destinée à une répétition asphyxiante, mais elle est promise à un déploiement sans cesse à découvrir et à inventer dans la fidélité à la Parole que le Christ nous a laissée « c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit ».
Nous avons reçu les paroles qui nous suffisent pour pouvoir avancer.
A nous de réexplorer ces paroles, de les écouter nous parler et y trouver de quoi avancer à travers nos peurs.
Finalement, ces 3 femmes ont aussi eu peur, elles ont aussi fui, elles n’ont pas parlé.
A tout le moins pas immédiatement ... il fallait du temps pour digérer et transmettre un tel séisme intérieur ... il fallait du temps pour retourner sur les terres de Galilée et revisiter les paroles reçues.
Marc, tu nous laisses ce goût d’inachevé dans ton récit pour nous permettre d’y prendre notre propre place.... Tu laisses ton récit ouvert pour nous permettre de laisser le jaillissement s’opérer dans nos vies aussi.
En ce jour de Pâques, la pierre est roulée sur nos peurs et nos manques pour nous permettre de laisser aller vers le monde Celui que la mort n’a pu retenir.
La tombe a accouché d’une vie nouvelle, elle s’ouvre sur une vie qui surgit, pour un monde nouveau dont nous avons à prendre soin, comme au 7è jour de la Création.
Chaque jour, nous avons à laisser les tombeaux de nos vies accoucher de cette Vie nouvelle que Dieu fait jaillir pour nous-même et pour le monde.
« Ne vous épouvantez pas ; vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié ; il est ressuscité, il n’est pas ici ... allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit » (15 : 6-7)

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 4 avril 2021