Dernière modification par Johan - 2021-02-28 09:27:12

La transfiguration de nos regards sur Dieu

Genèse 22 : 1-18 ; Marc 9 : 2-10

En ce deuxième dimanche du Carême, comme chaque année, le calendrier liturgique nous emmène sur la Montagne de la Transfiguration. Il nous est donné de voir le Christ transfiguré, c’est à dire rayonnant de la présence de Dieu son Père en lui.
Ce deuxième dimanche nous donne de contempler la divinité du Christ, là où, traditionnellement, au premier dimanche du Carême, par le récit des tentations du Christ au désert, il nous est proposé de méditer sur son humanité confrontée à l’épreuve, et victorieuse des pièges du tentateur.
Ces deux premiers dimanches de Carême nous présentent les deux natures du Christ, dans leur proximité avec notre vie.
Le Christ, vrai homme, vrai Dieu, marche sur nos routes, partage nos existences, leurs combats, leurs victoires, leurs épreuves, leurs succès et nous associe au mystère de l’intimité qu’il partage avec son Père. Nous ne sommes pas tenus à l’écart de cette relation si forte, si intime qui unit le Fils et le Père.
Les 40 jours du Carême nous sont donnés pour découvrir et approfondir ces dimensions-là de la vie du Christ, donné pour nous, pour transformer nos cœurs et nos existences, en profondeur … pour nous transfigurer de manière à ce que nos propres visages et nos propres vies donnent à voir Dieu, un Dieu tangible, accessible, en Christ, mais simultanément un Dieu qui résiste toujours à nos interprétations, à nos réductions, à nos classifications, à nos représentations….

Le récit que Marc fait de ce moment hors du temps, pour Pierre, Jacques et Jean, se situe sur une montagne. Dans la Bible, la montagne est le lieu privilégié des théophanies, des révélations, des manifestations que Dieu fait de lui-même : que ce soit au Sinaï avec Moïse auquel il confie le décalogue, que ce soit sur l’Horeb avec Elie auquel il se révèle dans un son doux et subtil, que ce soit sur le Tabor avec Débora et Baraq, ou que ce soit sur le Mont Moria, comme ici avec Abraham,…
Sur ces montagnes si précieuses pour nous, Dieu se donne à connaître, se livre à la rencontre, abolit les distances entre Lui et nous pour nous rapprocher toujours plus de lui. Il nous offre de découvrir un peu plus qui Il est, de nous approcher de son mystère, pour découvrir un nouvel aspect de sa présence au milieu de nous.

Les liens entre les deux textes que nous avons entendus ce matin sont nombreux :
Dans les deux récits, il est question d’une montagne (Moryia/celle de la transfiguration) , il est question d’un personnage qui se met en route avec trois autres (Abraham aves Isaac et ses deux serviteurs/ Jésus avec Pierre, Jacques et Jean), il est question de fils bien-aimé (Isaac/Jésus), il est question de voix, de paroles (celle de Dieu) et de transformation de regard sur Dieu, sur le monde, sur sa propre vie.
Je me limiterai ce matin à la question du regard sur Dieu, et ce qu’il donne à comprendre de lui-même. Et comment cette découverte allège, facilite le quotidien.

Le texte de Gen 22 (l’appel d’Abraham à se mettre en route avec Isaac) résonne en écho à Gen 12 et à la première mise en route d’Abram. Rappelons-nous :
Gen 12 commençait par ces mots : «L’Eternel dit à Abram : Va t’en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand. Deviens donc une source de bénédiction. .. Abram partit .. il prit sa femme Saraï et son neveu Loth… »(v1-2, 4-5)
Gen 22, pour sa part, débute par ces mots : « Après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : Abraham ! Il répondit « Me voici ! » Dieu dit : Prends donc ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en dans le pays de Moriya et là, offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je t’indiquerai. Abraham se leva de bon matin, sella son âne et prit avec lui ses deux jeunes serviteurs et son fils Isaac.»(1-3a)
L’écho entre les deux textes est frappant : même appel à se mettre en route, à suivre la parole que Dieu adresse, même consigne de se rendre dans un autre pays … et même réponse obéissante de part et d’autre : « Abram/Abraham partit/se leva et prit avec lui »
… même obéissance à la Parole par de la part de celui qui est devenu LE modèle de croyant, le Père des croyants, LA figure par excellence à imiter …

Ce récit du “sacrifice d’Isaac” ou de la “ligature” d’Isaac en Gen 22 est une histoire bien difficile à lire, à comprendre, à interpréter, à s’approprier…
Est-ce là un modèle d’obéissance et de foi que cet homme prêt à verser le sang, à user de violence, à ôter la vie à ce qu’il a pourtant de plus cher  … parce que Dieu le lui a dit et qu’il doit « obéir »? Est-ce vraiment là le modèle du croyant obéissant que nous devons imiter ? Personnellement, permettez-moi de reprendre mes billes et de quitter la partie si cela est le jeu que Dieu nous propose … ce sera sans moi ... !
Notre histoire humaine regorge de ces personnes, de ces « croyants » qui ont posé des actes incongrus, incompréhensibles et inacceptables parce qu’ils «obéissaient » aux ordres, parce qu’ils faisaient « ce qu’on leur disait de faire ».
De même, j’ai beaucoup de peine avec ces lectures fatalistes qui, sous prétexte « d’obéir à la Parole de Dieu », d’être fidèle à l’Ecriture, entrainent le croyant dans des comportements et attitudes qui, finalement, nient l’humanité, la singularité, l’intelligence humaine et sa capacité à agir en être libre et responsable.
J’ai beaucoup de peine avec cette présentation et cette vision d’un Dieu qui, voulant « mettre à l’épreuve » serait tout bonnement sadique et cruel. Et s’il s’agissait d’une autre « mise à l’épreuve » ? Non pas celle de notre courage (ou de celui d’Abraham), mais de nos représentations de Dieu, de notre « théologie », de nos paroles sur Dieu.
Et si notre récit voulait nous « élever » pour nous faire découvrir une autre image de Dieu et ainsi la transfigurer? Et si le narrateur de Gen 22, tout comme Marc, voulait nous faire grimper sur ces montagnes pour nous exposer à un Dieu différent de celui auquel nous nous sommes habitués ? Et si le chemin pour arriver sur les lieux de ces manifestations de Dieu était un chemin d’épuration intérieure, de mise à l’épreuve de mes représentations, de purification de notre regard sur Dieu ? (… je me fais peur à moi-même… Où Dieu veut-il me mener ? A quoi veut-il me faire renoncer ? Jusqu’où veut-il me mener ? Je n’en mène pas large tandis que je marche avec Abraham qui a entendu cette parole (pour moi) «INAUDIBLE » « Prends donc ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en dans le pays de Moriya et là, offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je t’indiquerai »)
Et si notre récit attirait davantage notre attention sur le regard et la capacité d’Abraham à « voir » autre chose ? Les versets 4, 8 et 13 nous invitent à être attentifs au regard d’Abraham : le V 4 parle de ce qu’il voit (« Le 3è jour, Abraham, levant les yeux, vit l’endroit de loin » … le 3è jour … tiens-tiens … serait-il question d’un relèvement, d’une résurrection ?). Le V 8 explique ce qu’Abraham attend du regard de Dieu (« Mon fils, Dieu va se pourVOIR lui-même de l’agneau pour l’holocauste » - en hébreu, même référence à la vue dans ce verbe) et le V 13 parle de ce qu’Abraham a vu en LEVANT les yeux : (« Abraham leva les yeux et vit par derrière un bélier retenu dans un buisson par les cornes »).
Le regard d’Abraham est sollicité pour VOIR autre chose, VOIR ce que Dieu avait préparé pour le faire progresser, cheminer, grandir dans sa compréhension et ses représentations de Dieu !
La répétition des verbes de mouvement aux versets 2, 3, 5, 6, 8 (s’en aller, se lever, partir, aller, revenir, marcher, ..) sont l’indice du cheminement intérieur de celui qui deviendra le Père des croyants, et le modèle de foi pour chacun de nous, de cette manière-là !.
Finalement, sa marche de 3 jours (!) va l’amener à pouvoir développer une autre forme d’obéissance, car il va être capable de « lever » les yeux : il « lève » les yeux pour regarder le mont Moriyya (« Le Seigneur voit »), il est confiant dans ce que le regard de Dieu va susciter pour sa situation (procurer l’agneau), il « lève » enfin les yeux de ce qui occupait ses mains et son esprit (le couteau et l’acte de violence) pour découvrir ce que Dieu lui offre comme vraie réponse à sa demande de sacrifice.
Dieu ne lui a pas demandé de sacrifier son fils : Il lui demande de sacrifier la fausse docilité qui conduit à poser des actes inacceptables ; Il lui demande de sacrifier la façon de voir des hommes pour pouvoir endosser son regard à Lui.
Il lui demande de sacrifier une certaine conception de Dieu qui testerait « le courage ou la force du croyant » pour contempler un Dieu qui pourvoit à nos besoins en nous permettant de trouver, avec lui, une issue à nos impasses.
La vraie foi est celle qui est certes celle qui est courageuse, prête à l’obéissance, mais à une obéissance «intelligente1» à savoir celle qui est à même de « lire entre » les événements de notre vie et de notre monde pour y discerner la voie de Dieu qui mène à la Vie.
Le sacrifice humain, le sacrifice de l’humain, de sa dignité, de sa liberté, de son intelligence n’en fait pas partie.
Abraham est justement obéissant car il a vu que Dieu réorientait son regard après ce chemin de 3 jours le conduisant « vers lui-même », vers son fils et vers le vrai Dieu de la Vie. Le voilà « libéré », délié d’une obéissance mortifère. Le voilà « transfiguré » car habité par le regard de Dieu.
Le voilà à même de réintégrer son quotidien d’une nouvelle manière : il renomme le lieu ! Il appelle ce lieu « Adonai Jireh » - le Seigneur pourvoira, il verra : en tout temps, le regard de Dieu peut me permettre de trouver une issue aux situations qui me semblent inextricables, si je laisse ce regard purifier le mien, transformer le mien.
Abraham confesse que le regard de Dieu sur sa vie ne peut être qu’un regard qui poursuit la lignée de l’Alliance, vers LA VIE !
Alors qu’Abram avait déjà renoncé à son passé, en quittant Haran, Abraham ne pouvait se couper de son avenir en sacrifiant son fils ….
La Parole de Dieu visait à l’élever, à le faire monter (c’est le sens du mot «holocauste» : «faire monter pour brûler, élever pour consumer ») et marcher en sa présence.

Quand Dieu, quand le Christ nous invitent à marcher, à monter, à se rendre sur une montagne, en leur compagnie, c’est pour nous élever, nous extraire de nos réalités, nous permettre de nous exposer à leur compagnie et ainsi consumer, brûler tout ce qui nous éloigne d’eux, de nous-mêmes, de nos prochains.
Nous exposer au feu de Dieu pour être transfigurés par la Parole qui nous rapproche toujours plus de lui : « Celui-ci est mon fils bien aimé, écoutez-le » entendent Pierre, Jacques et Jean sur la montagne de la Transfiguration …
Ecouter Celui qui nous donne à voir le Dieu de Vie, celui qui au travers de la Croix fera jaillir la vie de Pâques … C’est un chemin de transfiguration.

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 28 février 2021