Dernière modification par Johan - 2021-02-14 14:00:37

Purs et impurs

Lévitique 13 : 1-2 et 45-46 ; Marc 1 : 40-45

« Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que j’y prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis sorti. Et il s’en alla par toute la Galilée, prêchant dans les synagogues et chassant les démons » (Mc 1 : 38-39).
Voici ce que Jésus dit à Pierre (et à d’autres disciples) dans les 2v qui précèdent notre passage de ce matin.
Le « Jésus de Marc » a la « bougeote», il voyage, il entre, il sort, il ne reste pas en place ! La proclamation le démange et il veut porter cette Bonne Nouvelle aussi loin que possible et dans autant de lieux différents que possible. « Le temps est accompli – le Royaume de Dieu s’est approché »(Mc 1 : 15) Jésus sort des lieux traditionnels de la proclamation et de l’explication de la Parole.
Certes, il entre dans les synagogues, mais il en sort ! Il parle, enseigne, prêche et il guérit, il soulage, il libère. Il accompagne la Parole du geste, il prolonge cette Parole par les actes correspondants ; cette Parole qui apaise et guérit les cœurs, Jésus souhaite qu’elle s’occupe aussi des esprits et des corps: il chasse donc les démons et guérit les malades.
Il fait évoluer le statut de cette Parole : elle n’est plus seulement cantonnée aux murs des lieux de célébrations cultuelles, elle sort maintenant dans tous les lieux de vie, quels qu’ils soient : lieux où la vie est belle et bienfaisante car marquée par un travail épaniouissant, ou une famille, tout comme les lieux où la vie estmalmenée, blessée par la maladie ou la souffrance. Sa Parole rejoint les hommes et les femmes où ils en sont de leur situation de vie.
Il a décloisonné la Parole, l’a extirpée des discours moroses, cadrés, des canaux de diffusion classiques et lui a redonné une fraîcheur – « Il parle avec autorité » entendions-nous il y a peu. « Il parle avec « autorité -exousia» » : une Parole qui « émane de l’être » et fait vivre tout être !
Et cela se sait ! Jésus se voit rattrapé par sa renommée, sa réputation – et nous savons tous combien une « réputation » est dangereuse. Georges Brassens ne chantait-il pas d’ailleurs « Trompettes de Renommée, vous êtes bien mal embouchées » ?
La « Renommée », la « Réputation » trompe bien souvent sur la vérité de la personne. Elle donne à croire des éléments qui ne correspondent pas forcément avec qui est ou ce que fait la personne. Elle biaise les faits et les intentions.
Donc, manifestement, cette renommée s’est tellement bien répandue, nous raconte Marc, que survient un lépreux à la rencontre de Jésus. Et tout de go, sans s’annoncer, sans respecter les précautions d’usage, « les gestes barrières », sans maintenir la distance requise (tiens, tiens! ;-) ), sans faire tourner sa crécelle, il se jette à genoux et demande à être purifié.
A 4 reprises, dans les 6 v de ce petit passage, nous retrouverons la mention de cette purification !
Le lépreux demande à « être purifié » - il ne demande pas la guérison de sa maladie, il demande à « être purifié ». Signe probablement que ce lépreux souffre davantage de son statut d’impureté que des maux physiques que sa maladie lui provoque. Il souffre davantage d’être taxé d’impur, donc exclu de la communauté sociale et religieuse, et considéré comme un paria, que des manifestations physiques de sa pathologie.
En fait, cette lèpre dont il est frappé est une véritable malédiction - en plus de la maladie elle-même (dont on ne connaît pas précisément la nature, si ce n’est qu’elle est une affection de la peau qui provoque la marginalisation), c’est principalement la connotation de l’impureté qui provoque la souffrance car l’exclusion.
Vous l’avez entendu dans l’extrait de Lévitique 13, cet extrait du code de pureté (Ch 11 à 15), les règles sont strictes - elles cadrent clairement quelle doit être la situation du lépreux : il doit déchirer ses vêtements, avoir les cheveux défaits, la moustache recouverte et crier « impur, impur ! » !
Non seulement ces mentions des cheveux défaits et de la moustache recouverte servent à manifester la honte, mais en plus toutes ces mentions rappellent les rites de deuil !
Tout ce qui est imposé au lépreux est semblable aux rites que l’on pratique à l’occasion de la mort d’un proche ... le lépreux est donc considéré comme un mort ! Alors qu’il est vivant, il doit se comporter comme un mort, ou comme le proche d’un mort! Toujours bien vivant, il est exclu du monde des vivants : il doit vivre à la marge du groupe social, en dehors des lieux habités et exprimer par ces rites codifiés de vêtements déchirés et de moustache recouverte la HONTE d’être ce qu’il est ...
Il doit même exprimer une sorte de distanciation par rapport à son corps : porter sur lui les signes du deuil de sa propre vie ... Etre vivant mais devoir vivre comme si l’on était mort ! voilà ce qui était imposé aux malades - car la maladie fait peur ! Voilà ce que la Loi a induit : la honte de soi, la déclaration de sa propre mort.
Donc, encore plus que la maladie, c’est l’impureté qui fait peur !L’identité du peuple s’était construite sur cette catégorie du pur et de l’impur : Israël existait comme peuple élu de Dieu, comme nation sainte, par sa capacité à ne pas se laisser « contaminer » par les pratiques païennes des peuples alentours – et sur cette base de la distinction du peuple « pur » s’est construite la législation tatillonne composée par les prêtres et les responsables religieux, une législation qui cadrait bien, qui sécurisait bien les limites de la pratique, par ces permis et interdits...
Dans ce passage, Jésus va finalement poser la question de l’identité spirituelle du peuple ! Jésus va contester cette façon de regarder les hommes et les femmes, par le seul prisme de la loi, des règles qui conditionnent l’identité – Voilà bien une question qui reste d’une brûlante actualité aujourd’hui : combien de fois ne disqualifions-nous pas quelqu’un avant même de l’avoir rencontré en profondeur, avant même de l’avoir écouté nous partager son regard sur la vie, sur Dieu, avant même d’avoir eu l’occasion de nous mettre au bénéfice de l’intensité de sa foi, la chaleur de sa lecture biblique, la joie de son service, la profondeur de sa prière? tout cela parce qu’il est blanc, qu’il est noir, qu’il est jaune ou rouge, qu’il est rom (ou que sais-je), qu’il est politiquement de gauche, ou de droite, qu’il est évangélique, qu’il est libéral, qu’il est gay ou qu’elle est lesbienne, ... disqualifié, « impur », même pas digne de mon écoute ou de mon regard, alors qu’il ou elle est avant tout enfant de Dieu, - comme moi, image de Dieu -comme moi, objet de son amour – comme moi, dépositaire des richesses que Dieu lui a confiées, acteur de changement dans ce monde, tout comme moi, avec mes petitesses, mes étroitesses, ...
Pour Jésus, une telle conception de la Loi mettait gravement en danger la relation vivante de l’humain avec son Dieu : l’humain n’était plus directement responsable devant Dieu – la Loi était venue faire écran. Entre l’humain et Dieu s’était glissée la Loi (et ses critères) qu’il suffisait d’accomplir d’une manière toute mécanique et quantitative pour satisfaire Dieu. Toute la vie avait été cadrée par des interdictions et des commandements – le livre du Lévitique en est une belle illustration.
Mais du fait de ce légalisme, la teneur, l’authenticité, la chaleur de la relation de l’humain avec son Dieu avait disparu, tout comme la capacité de décision ! Quand tout est régi par des prescriptions, des règlementations,
on se retrouve dispensé de l’essentiel : la responsabilité de la décision !
Or, c’est cet espace de décision qui permet de s’engager dans une démarche de foi authentique, chaleureuse, créatrice de vie, réservoir de projets...
Donc là où LA LOI se mettait en travers de la relation entre Dieu et le croyant, désormais, Jésus s’y place lui-même avec SA PAROLE pour permettre à la vie de circuler, là où elle avait été cadenassée, tenue à l’écart, mise à distance, par souci de préserver les règles de pureté. Jésus est désormais celui qui nous facilite l’accès à ce Dieu, en déposant dans nos cœurs cette Parole qui nous fait bouger, nous fait avancer, nous rend responsables de ce qu’elle met en mouvement en nous, même si cela nous dérange, nous perturbe, nous insécurise !
Cela, le lépreux l’a bien compris puisqu’il prend l’initiative d’enfreindre les lois, les règlementations et de venir demander sa réintégration dans le cercle de la Vie – il a compris que cette Parole rendue accessible en Jésus lui permet de ne plus être un mort-vivant mais un être pleinement vivant, remis en route.
Il a compris que ce ne sont plus l’impureté et la mort qui sont contagieuses, mais la pureté et la vie !Jésus, d’ailleurs, avant même de parler - va tendre la main et toucher : c’est sa «pureté» qui va rencontrer l’homme, mais à travers cela c’est surtout l’élan de vie qui va lui être communiqué. En étendant la main, en le touchant, Jésus lui donne déjà de comprendre qu’il était dans le bon : oui, lui le paria, l’exclu, le marginalisé, l’outcast, a eu raison de ne pas accepter que la LOI vienne faire écran entre Dieu et lui ! Il a bien compris qu’autre chose pouvait exister entre l’humain et son Dieu : un espace de responsabilité, de liberté à conquérir, à habiter pour faire reculer les barrières et les frontières de toutes sortes.
Un espace où prendre des risques ... le lépreux n’avait aucune garantie d’être bien accueilli ..
Jésus, d’ailleurs, n’est pas tendre avec lui ... il est en colère même, il le renvoie avec des recommandations – bref, ce lépreux bien inspiré est finalement bien courageux ... même si imprudent.
Marc nous explique que Jésus accède à sa demande, mais qu’il redoute ce qui va arriver : il lui commande de ne pas parler de ce qui vient de lui arriver, et d’aller se montrer au prêtre et d’offrir le sacrifice requis pour qu’il soit témoignage auprès des fonctionnaires de la Loi : le Royaume s’est bien approché! le Messie est bien là - dans le 1 er Testament, seul Moïse et Elie pouvait guérir la lèpre, ainsi que le Messie lorsqu’il arriverait ... !
Comme Jésus le craignait, le lépreux a rendu publique sa guérison, il l’a proclamée (le terme grec désigne la prédication, la proclamation de la Bonne Nouvelle), il a renforcé la renommée de Jésus, mais pas forcément comme Jésus le voulait.
En ce début d’évangile, Marc nous montre un Jésus soucieux que les foules viennent à lui pour sa Parole, et non pour ses miracles et ses guérisons ou exorcismes.
Il recherche l’adhésion des foules non pour les bénéfices matériels qu’elles peuvent en retirer mais pour l’effet que cette Parole aura dans leur vie.
En fait, cet homme est devenu missionnaire, n’a pas pu garder pour lui cette Parole qui lui a rendu la vie : grâce au geste de Jésus, à la Parole prononcée sur sa vie, il a été autorisé à réintégrer le cercle des vivants, la vie de la communauté sociale et religieuse, il a pu reprendre le fil d’une vie relationnelle, et c’est magnifique ... mais ce n’est manifestement pas tout ce que Jésus souhaitait ; ici, dans l’év de ce matin, il n’est pas seulement question que le lépreux reprenne une vie « comme avant », qu’il remette ses baskets d’avant son exclusion, qu’il reprenne son costume d’avant ... (comme nous l’attendons peut-être en ce « Covid Time », de reprendre une vie «comme avant » - et bien non, c’est raté aussi pour nous ! )
Jésus voulait que cette Parole nouvelle qu’il apporte vienne disqualifier les pratiques étouffantes de la religiosité et lui substitue la vie réoxygénée de l’Evangile de Vie.
Et c’est toujours valable aujourd’hui : une Parole qui donne l’occasion à chacun, à vous et à moi, d’occuper un espace de liberté pour prendre nos responsabilités ; non pas fuir ou nous abriter derrière des habitudes, des rituels ; ne pas classifier, catégoriser tout de go le prochain en pur ou impur, en légitime ou illégitime, en « acceptable » pour le service, et « inacceptable » pour le service ... Jésus a fait éclater ces « catégories » de pur et d’impur dont nous nous dotons pour nous sécuriser, et nous rassurer, nous permettre de nous sentir dans le bon groupe ; ces catégories établies, ces normes posées une fois pour toutes par la « Tradition » pour nous dispenser ainsi de nous exposer àcette Parole qui fait souffler un vent toujours neuf sur nos existences, sur nos pratiques, sur nos règles.
Avez-vous remarqué comme nous sommes chanceux d’être toujours du bon côté de nos barrières .... ?!! Peut-être devrions- nous les reconsidérer, les remettre en perspective sur l’horizon de Celui qui est Parole de Dieu, Jésus-Christ ?
Cela est exigeant, mais est incontournable si nous voulons rester fidèle à Celui qui, par authenticité, par fidélité, par amour de cette Parole, s’est retrouvé rejeté hors de la Ville, sur une croix.
Nous voici aujourd’hui les témoins privilégiés de cet engagement du Christ envers le lépreux - Nous sommes nous aussi bénéficiaires de ce retournement que Dieu a provoqué à la Croix.
Comment allons-nous nous aussi proclamer, diffuser cette Parole tant en paroles qu’en actes ? Chacun est invité à se questionner lui-même sur les lèpres qu’il permet de laisser se perpétuer dans notre monde, dans notre Eglise, dans nos familles ou dans nos propres vies, en gardant la Parole prisonnière.
C’est ainsi que nous pourrons nous inscrire dans cette dynamique qui du Royaume qui en Christ s’est approché pour tous, «purs et impurs» ce que nous sommes tous.

AMEN

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 14 février 2021