Dernière modification par Johan - 2021-01-31 13:15:21

Capharnaüm

Deutéronome 18 : 15-20 ; Marc 1 : 21-28

« Capernaüm » : dans notre imaginaire symbolique, dans notre langage courant, ce nom «Capernaüm – Capharnaüm», évoque le fouillis, le désordre, la confusion, ce qui est sens dessus-dessous. (Combien de parents ne se sont-ils pas exclamés en entrant dans la chambre de leur ado « Ta chambre est un vrai capharnaüm ! »)
Et bien nous sommes aujourd’hui avec Marc et Jésus à Capernaüm, cette ville de Galilée qui abrite une garnison romaine, un bureau des taxes, une ville loin de Jérusalem, loin du Temple, loin de tout – en terre métissée par les différentes occupations étrangères, terre un peu méprisée par la Capitale …
C’est là que Jésus va y vivre plusieurs moments importants de son ministère.
Capernaüm, littéralement « Kfar Nahum » = « village de la consolation … un nom qui est tout un programme … pour nous aussi ! Si nous avons le sentiment d’être dans un capharnaüm intérieur, le texte d’aujourd’hui nous parlera certainement et nous apaisera, puisque Jésus, par sa Parole, va faire de ce lieu, un lieu de consolation. 

Jésus est arrivé dans cette région après que Jean-Baptiste ait été « livré », arrêté, avons-nous entendu la semaine dernière, et nous avions découvert que cette « passion de Jean-Baptiste » était une annonce de celle du Christ puisque les mêmes mots de « livrer », « proximité », de « temps accompli/ heure venue » se répondaient au début et à la fin de l’évangile. Après cette annonce, donc, Jésus a appelé ses 4 premiers disciples, et les voici qui entrent, un jour de Sabbat, dans la synagogue de Capernaüm : cela faisait partie des habitudes que lorsqu’un étranger était de passage dans une ville, il soit invité à venir commenter le passage de l’Ecriture qui était lu ce jour-là.
Nous ne savons pas de quel passage il s’agissait (contrairement à Luc qui nous apprend qu’à Nazareth, Jésus a commenté un passage d’Es 61) – mais nous nous doutons que, selon la coutume, les scribes ont d’abord fait leur office : en tant que juristes, et interprètes de la Loi, ils ont apporté le commentaire du texte, ou même le « commentaire du commentaire », ou réalisé une compilation de commentaires de sages précédents qu’ils répètent, de manière à asseoir une Tradition, à cadrer la compréhension du texte … jusqu’à le rendre inaudible à force de répétitions désincarnées. Ce n’est donc quasi plus le texte lui-même qu’ils présentent, qu’ils font entendre, font résonner et consonner dans la vie des croyants présents, ce sont davantage les commentaires accumulés, probablement marqués par la casuistique …
Ces textes, ces « paroles » se retrouvaient alors vidés de leur sève, de leur force ; elles ne parvenaient plus à se frayer un chemin vers les cœurs et les esprits pour les ranimer, leur redonner vigueur… La Parole était devenue vide, insipide, plate, sans relief, avait perdu cette force percutante qui vient « sonner » (étourdir) celui qui l’écoute et la reçoit : quand Dieu parle, sa Parole vient pour nous secouer et nous faire (ré)agir .
(Pensons au texte du Deutéronome où le peuple a peur de cette parole que Dieu lui a adressée sur l’Horeb : la théophanie (manifestation/révélation de Dieu) effraie ; il y avait cette peur inculquée que l’on ne peut « voir et entendre Dieu » sans mourir.
Dans ce passage du Deutéronome, Dieu déclare qu’il appellera un « pro-phète » qui « parlera pour lui » et dispensera au peuple le message qu’il lui destine. Ce sera une parole incarnée, accompagnée d’un appel à la responsabilité individuelle, celle de faire justice à cette parole, dans sa propre existence : être « responsable » de la Parole, c’est-à-dire « ré-pondre » à la Parole, « ré-pondre » à l’écho que cette Parole fait naître en moi pour qu’elle porte du fruit – « ré-pondre » voilà être « responsable » face à la Parole)

Le Dieu dont la parole a jadis terrifié les hommes sur la montagne de l’Horeb, est le Dieu qui désormais se penche, s’approche pour libérer l’humanité ligotée, liée!

Jésus arrive donc dans cette synagogue de Capernaüm, et selon la coutume, il est invité à s’adresser à l’assemblée : « Toi qui viens d’ailleurs, aurais-tu une parole de Dieu pour nous, une parole extérieure qui puisse nous rejoindre ? »
Comme cela est beau, comme cela est stimulant !
Comme cela est courageux aussi de vouloir volontairement s’exposer, sans garantie, à une parole extérieure qui peut « décoiffer » !
Cela m’interpelle cette coutume de laisser s’exprimer un « étranger » dans l’assemblée cultuelle, sans contrôle préalable, sans vérification préalable de l’»orthodoxie» du message, sans censure anticipative … Je ne pense pas que les consistoires de nos communautés laisseraient ainsi le pupitre à n’importe qui de passage pour le commentaire de l’Ecriture sans s’être préalablement informé de sa théologie, de son parcours de formation, de sa tendance spirituelle. Nous aimons garder une cohérence, une continuité dans la forme et le fond de ce qui est partagé et médité ici.
Voilà donc qui peut nous interpeller aussi sur nos propres pratiques en ces mois de confinement où nous nous nourrissons et abreuvons essentiellement à des sources qui nous ressemblent, qui nous dispensent l’enseignement et l’exhortation qui nous convient, qui confortent nos choix personnels, nos options, bref, ne serions-nous pas dans un parcours peut-être un peu « narcissique » où nous cultivons « le même » que nous, pour nous conforter et nous sécuriser ?.
Ici, les participants se sont risqués à l’extériorité de la Parole : ils ont accepté de se laisser exposer à autre chose que ce qu’ils connaissaient et pratiquaient.
L’extériorité de la Parole, l’altérité de cette Parole les a percutés et leur a permis de découvrir autre chose que ce à quoi ils s’étaient habitués : « Ils étaient étonnés de son enseignement ; car il enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes » (Mc1 :22)
Les voilà « frappés d’étonnement », « surpris » par ce qu’ils entendent car ils découvrent une « autorité » à cette Parole, une force nouvelle, qui émane de la cohérence entre les paroles dites et celui qui les prononce. Ils découvrent une dimension nouvelle à ces paroles : elles «consonnent juste» non seulement avec celui qui les énonce, mais aussi chez ceux qui les entendent, les accueillent, les reçoivent.
Ce n’est donc plus une Parole « sur Dieu » qui vient d’être délivrée (comme le font les scribes) mais une Parole « de Dieu », qui en est la source, l’origine et qui lui donne cette autorité : « exousia/autorité» : litt « ex-ousia » ce qui vient de l’être, de ce qui est : Jésus parle à partir de qui il est – Dieu- selon cet Esprit reçu à son baptême, et il atteint ainsi tous ceux qui veulent – sincèrement, en conscience- rejoindre leur intériorité et laisser Dieu toucher leur cœur, voire leur chaos intérieur.
Jésus parle pour reconnecter les êtres avec eux-mêmes et avec Dieu, au moyen d’une Parole qui vient du profond de lui-même, et qui veut recentrer les êtres en eux-mêmes et surtout les ajuster à Dieu, celui qui est l’auteur de toute parole créatrice et restauratrice – cette Parole des origines, qui est passée tout au long de l’histoire, par la médiation d’hommes et de femmes, fidèles ou infidèles, obéissants ou désobéissants, ajustés à Dieu et à son Alliance ou emportés par leurs propres illusions.

… L’histoire regorge de ces trajectoires où la Parole a été menée dans une impasse, où la Parole a été muselée, où elle a écrasé, humilié, abaissé l’être humain au lieu de le libérer, de le remettre sur pied, de l’aider à grandir (autre étymologie possible du mot « autorité » : du latin « augere – augmenter » : l’autorité d’une parole se révèle par sa capacité à faire grandir quelqu’un dans sa propre existence, son projet de vie, la qualité de ses relations, etc.)

Il y a justement là un homme « possédé d’un esprit impur » : un homme divisé, écartelé, habité par des forces, des puissances intérieures qui le divisent, le déchirent, un homme qui vit un vrai « Capharnaüm » intérieur dirions-nous aujourd’hui ; il ne s’appartient plus, il est le jouet de forces qui l’aliènent et lui ôtent tout accès à lui-même.
Cet homme est l’enjeu d’un rapport de forces terrible, il est presque un « champ de bataille intérieur » - il oscille entre le singulier et le pluriel quand il s’exprime, ne sachant plus qui il est fondamentalement, quelle est réellement son identité : « Que NOUS veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour NOUS perdre. JE sais qui tu es : le Saint de Dieu" (Mc 1 : 24). Il a perdu le sens de son identité du fait de cette « inhabitation par l’esprit impur » qui en fait son jouet -
L’esprit impur, la force qui a pris possession de cet homme et qui l’écartèle en lui-même a très bien compris qu’il y a incompatibilité fondamentale entre lui et Jésus : « Que nous veux-tu ? » Litt « Quoi à nous et à toi ? » qu’y a t’il qui nous lie ? Qu’avons-nous en commun ? » Rien, évidemment ! Il ne peut rien y avoir de commun entre ce Saint de Dieu et ces esprits impurs, entre Celui qui veut rendre l’humain à sa vocation d’être créé à l’image de Dieu et ceux qui cherchent à le posséder, l’aliéner pour l’utiliser à sa guise.
De là la violence des mots, des expressions, la tension qui habite toute cette scène . Comme disait quelqu’un au groupe de maison virtuel vendredi : « Il n’y a rien de cosy dans cette scène » -
Il y a un terrain – et quel terrain : un être humain déstructuré, aliéné, volé à lui-même par des forces qui le déchirent, l’empêchent d’habiter l’existence à laquelle le Père l’a destiné – un terrain qui est le lieu d’un combat pour rendre un humain à sa vraie vie, pour rendre un enfant à son Père, pour reconnecter une existence à sa vraie source.
Et Jésus accepte l’affrontement, et sa violence, il ne ménage pas ce squatteur indésirable qu’est l’esprit impur : il le menace, lui ordonne de se taire et de sortir de l’homme.
Il accepte l’affrontement car c’est un combat qu’il veut mener pour récupérer cette vie volée, kidnappée, aliénée et lui restituer sa vraie identité.
Il veut lui permettre de reprendre possession de son existence, de réinvestir cette identité dans laquelle il pourra grandir, être restauré, et entendre résonner la parole qui lui est destinée.
‘Tais-toi »: (peu utilisé dans le NT – « sois muselé » litt - un passif dont Dieu est l’agent : c’est Dieu qui va le museler) : Jésus oblige le démon à ses taire car sa parole est une parole trompeuse; dans sa confession du « Saint de Dieu », il n’intègre pas la dimension de la souffrance et de la mort qui accompagneront la réalité de l’homme de Nazareth qui, Saint de Dieu, Messie, devra passer par la passion et la croix.
Le démon doit se taire car sa parole sert à lier le pauvre qui est son otage – la Parole du Christ sera celle qui libèrera : « Sors de cet homme’ .

Jésus permet à cet homme de passer de « Capernaüm- fouillis/désordre/chaos », à « Capernaüm/ village de la consolation » - village où Dieu vient redire son attention, sa tendresse, son amour, sa volonté d’Alliance pour faire vivre et non pour museler l’instinct et la parole de Vie.

L’enseignement du Christ a autorité car il se donne à voir dans des gestes qui traduisent la force des paroles prononcées : la Parole rejoint l’intériorité, provoque des combats, suscite des luttes intérieures, car nous sommes tous habités de forces contraires qui nous déchirent, nous écartèlent. Certaines de ces forces nous plaisent inconsciemment et nous avons la responsabilité de les identifier comme néfastes à notre épanouissement. L’autorité de l’Evangile permet à celui qui l’accueille de grandir et devenir acteur de sa propre vie.
La semaine dernière, l’évangéliste Marc nous invitait à accueillir le « temps plein de Dieu » et Jésus avait appelé ses 4 premiers disciples à le suivre.
Aujourd’hui, le Christ nous invite à identifier les forces qui nous habitent, qui nous aliènent, qui ont revendiqué un pouvoir sur nos vies ;
Il veut museler, faire taire ces forces qui nous empêchent d’habiter la vraie vie à laquelle Dieu nous appelle, qui nous empêchent de reconnaître à quelles dimensions Dieu veut nous « augmenter » pour que nous puissions proclamer la même Parole et faire reconnaître la même autorité, par ceux à qui nous en témoignerons.

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 31 janvier 2021