Dernière modification par Johan - 2021-01-24 12:04:33

L'appel des disciples

Jonas 3 1-10 ; Marc 1 14-20

Que le temps nous semble long en ce début d’année … dans la gestion de la crise pandémique que nous subissons, pas de réelle éclaircie annoncée vendredi après le comité de concertation … nous voilà « repartis pour un tour » dans ce temps qui s’allonge ….
Un temps « chronos » - qui dure et s’éternise, se déroule, s’écoule jour après jour et revient sans cesse, toujours un peu le même, là où l’évangile d’aujourd’hui nous parle d’un temps « Kairos », moment à saisir, instant décisif à ne pas laisser échapper, un temps où il se passe « quelque chose », car un événement y surgit ….
« Le temps est accompli » proclame Jésus (Mc 1 :15).
Voici les paroles inaugurales de son ministère : ce sont ces premiers mots que Marc met dans la bouche de Jésus : « Le temps est accompli - Péplèrôtai ho Kairos» … que veut-il dire par là ?
Qu’un point de non-retour a été atteint et que dorénavant, autre chose doit surgir : juste avant, Marc signale que Jean-Baptiste, le cousin de Jésus, le précurseur, celui qui lui a ouvert la voie, celui qui « n’était pas digne de délier la courroie de ses sandales» (Mc 1 : 7) vient d’être livré. Jean-Baptiste a été arrêté… Mais vous le savez, il ne suffit pas d’arrêter quelqu’un pour faire taire sa voix ; même si l’on emprisonne ou si l’on veut réduire au silence un gêneur, sa voix et ses idées continuent à circuler, à se frayer un chemin pour être entendues. Notre Histoire regorge de ces témoins dont les paroles et idées ont continué leur œuvre de contestation, de remise en question, malgré les brimades, et les traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Jean-Baptiste en est un : il est isolé, enfermé, il sera exécuté, mais ses paroles proclamées ont été entendues, elles ont été reçues.
Elles rejaillissent - autrement - dans la bouche de Jésus : « Le temps est accompli- Péplèrôtai ho Kairos» : en lui, « le Kairos est plein » ! L’accomplissement des temps est là en lui, dans le surgissement de Celui qui prend la suite de la voix qui vient d’être arrêtée et réduite au silence. La continuité s’opère entre le précurseur et Celui qui apporte l’accomplissement du temps : les mêmes mots de « livrer » et « d’être proche », la même référence à un moment fatidique seront mentionnés au moment de l’arrestation de Jésus à Gethsémané, en Mc 14 : 41-42 : « C’en est fait. L’heure est venue ; voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. .. celui qui me livre est proche »
Ces 2 « passions », celle de Jean-Baptiste ici et celle de Jésus plus tard, se correspondent en écho : au début et à la fin de l’évangile.
Jn Baptiste, précurseur courageux, ouvre la voie au Messie, dont l’arrivée manifeste cet accomplissement des temps : en lui, JC, par sa Parole et sa vie données sans limite à ceux qu’il rencontrera, s’accomplira ce surgissement de Dieu dans nos humanités.
Par lui, notre « temps sera plein » : le verbe utilisé (Plèroô) signifie au passif « être plein, être rempli » - et au temps utilisé, le parfait, il désigne le résultat présent d’une action accomplie : en Jésus, « le temps est accompli - le temps est plein » – plein de quoi ? Plein de Dieu, rempli de sa présence qui donne au monde une autre orientation, une autre direction, un autre sens, une autre saveur … En accueillant ce Kairos de Dieu, en Jésus-Christ, je permets à ma vie de vivre cette plénitude de Dieu, en Dieu ; mon temps est plein de Dieu, de sa présence, de son action, de sa force. Je le laisse prendre la place qui lui revient en ma vie, et j’ajuste le reste de mes actions à cette priorité de valeurs. En acceptant Christ, Kairos de Dieu, en accueillant ce Royaume dans ma vie, je lui permets d’être pleine de Dieu, de déborder de lui, et je renonce à une vie où le « chrono-mètre » devient la mesure de mes journées … Je renonce à une maîtrise sur ma vie pour la placer dans l’horizon du temps de Dieu. Par ses mots « Le temps est accompli », Christ nous propose de rendre au temps que nous vivons toute sa richesse, sa plénitude, son « état de plein ».

Le temps est accompli … il est plein de Dieu – il est possible de vivre autrement !
Comment ? par la manière dont nous répondons à ces paroles de Jésus : nous atteignent-elles encore ? Sommes-nous blasés ? Sommes-nous devenus sourds ou insensibles ? Sommes-nous encore disponibles pour une autre orientation de notre vie ? Il peut s’agir de notre vie intérieure, de notre vue intérieure - ou carrément de choix de vie radicalement autres.
(Ces temps-ci, nous en voyons pas mal de ces gens qui réorientent complètement leur existence parce qu’ils réalisent qu’ils en sont arrivés à un trop plein de choses dénuées de sens dans leur vie ; « trop plein » de choses sans valeurs et nécessité de faire le vide pour retrouver de l’espace pour ce qui fait vivre)

Volontairement, Marc, place la vocation des 4 premiers disciples juste après cette proclamation inaugurale de Jésus.
L’évangéliste Marc nous signifie donc que, très vite, certains hommes ont reconnu en ce Jésus venu de Nazareth le surgissement de ce Kairos, de cette Bonne Nouvelle qui était attendue par tant d’hommes et de femmes de l’époque (… comme elle l’est tout autant aujourd’hui par bon nombre d’entre nous et de nos contemporains, désemparés par ce qui nous arrive).
Et « aussitôt » (mot fétiche chez Marc, pour exprimer l’instantanéité, la rapidité, le surgissement de l’action), ils lâchent tout pour le suivre.

Qui appelle-t’il ?
Des pêcheurs, des marins – ce qui assez surprenant : un commentateur fait très justement remarquer que Jésus n’a pas appelé des agriculteurs, ni des éleveurs, ni des prêtres, ni des maçons, ni des charpentiers comme lui… des professions bien plus courantes.
Il a appelé des pêcheurs – or, ce métier n’était pas des plus prisés ; la mer n’est pas l’endroit favori des hébreux – la mer leur fait peur car elle est symbole de danger, d’inconnu ; c’est un lieu d’adversité, d’hostilité car recèle des puissances inconnues …
Donc ceux qui y travaillent sont reconnus comme des hommes courageux, prêts à affronter au quotidien un lieu dangereux, pour en tirer leur subsistance et celle de leur famille.
Jésus a choisi, ici, a appelé, ici, des marins pêcheurs, des hommes courageux. Et l’on comprend que tout appel est promesse…
Ce sont des hommes qui sont aussi solidaires : pour travailler sur un bateau, il faut faire preuve de solidarité, d’union dans l’effort, d’obéissance au capitaine ; s’ils sont tous « sur un même bateau », leur destinée leur est commune : ils sont responsables les uns des autres, et ont intérêt à rester fixés sur un même objectif, pour atteindre le port en toute sécurité. Enfin, en plus d’être courageux et solidaires, ce sont des hommes qui sont aussi « ouverts à la grâce » : car, dans ce métier, rien n’est acquis d’avance – rien ne dit que la pêche sera bonne, que le poisson sera au rendez-vous au moment où il vont sortir en mer et jeter leurs filets …
Les évangiles nous parlent de ces pêches infructueuses des disciples qui travaillent toute une nuit pour ne rien prendre … Le marin-pêcheur est donc un être d’ouverture à la grâce, acceptant l’incertitude de son travail, acceptant de ne pas avoir de prise, d’assurance sur ce que son travail va rapporter comme « fruit ».
Rien n’est jamais acquis, rien ne peut être planifié – il faut accepter de travailler sans garantie de résultats …
Juste un esprit et un cœur ouverts pour accueillir ce qui va être donné, au moment même.
Des marins-pêcheurs appelés à devenir des pêcheurs d’hommes, dans cette urgence du temps accompli, du « temps plein de Dieu » - parole à transmettre plus loin : comme Jésus a mis ses pas dans ceux de Jean-Baptiste, comme les disciples ont mis les leurs dans ceux de Jésus, poursuivre cette transmission d’une Parole qui invite à la Liberté en Dieu.

Quelle belle image et quelle belle symbolique pour les disciples que nous sommes appelés à être !
Quelle belle exhortation pour l’Eglise aussi : réaliser qu’il nous faut être courageux, solidaires et ouverts à la grâce de ce que Dieu voudra accomplir par nous et avec nous.
- Etre courageux, pour l’instant, c’est une nécessité : nous voguons sur une mer instable, les vents sont contraires, les vagues sont fortes, notre barque est malmenée -
Notre tâche est rude et difficile, mais nous ne pouvons pas abandonner notre responsabilité de « jeter nos filets » pour repêcher ceux qui partent à la dérive, craignent de sombrer dans le chaos de ce qui nous arrive.
Nous sommes rappelés à ce courage à un moment où les événements extérieurs nous exposent au risque du repli sur nous-même comme dans une hibernation protectrice … En ce moment, autour de nous, des hommes, des femmes, des personnes âgées, des jeunes, des enfants sont à la dérive et attendent que nous allions les repêcher, les ramener sur la rive et les mettre en sécurité, à l’abri, grâce à une Parole qui les touchera au fond de leur cœur.
Le Seigneur est le capitaine de cette barque dans laquelle nous sommes engagés – c’est lui qui ranime et alimente notre courage, par sa présence, son regard sur nous et nos capacités, et surtout son appel « Suis-moi » -
- Etre solidaires, car c’est en tant que disciples, membres de l’Eglise, en tant que communauté que nous avons notre rôle à jouer ; ce ne sont pas les seuls membres des corps constitués (Consistoire, Diaconie, Conseil d’administration) qui peuvent accomplir seuls cette tâche de faire entendre la voix de Dieu, son surgissement inattendu en Christ pour donner au monde une autre couleur et une autre saveur.
La solidarité est incontournable pour maintenir le cap, pour nous soutenir les uns les autres dans la tâche que le Seigneur nous a confiée, et autour de laquelle il nous veut unis, liés, attentifs les uns aux autres. Dans un équipage, il y en a qui, parfois, donnent plus que les autres, et qui se fatiguent à la tâche. C’est une responsabilité commune de manifester de l’attention, de soulager ceux qui en portent beaucoup en regardant comment mieux répartir la charge.
- Enfin, être ouverts à la grâce et entrer dans l’économie de la grâce, en acceptant de renoncer à tout calcul, à toute performance, à toute prévision des bénéfices escomptés !
La grâce est généreuse ! Voilà la promesse et l’espérance qui nous animent.
Mais elle n’est pas programmable, ni calculable ….
Nous devons accepter de nous mettre au service de cette Parole sans garantie du succès que nous pourrons engranger, sans prévision des « retours sur investissement » que nous pouvons en escompter.

Décidément, Jésus nous bouscule !
Mais pas de panique : rien ne reste hors de son contrôle.
La double Parole qu’il nous adresse aujourd’hui : « le temps est accompli : en moi, votre temps est plein de Dieu » et « Suis-moi » est une double promesse de sa présence à nos côtés.

En ce temps si particulier, c’est vraiment de cela dont nous avons besoin : une invitation au courage, à la solidarité, et à ouverture à la grâce, non programmable, non calculable … car « notre temps est plein de Dieu »

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 24 janvier 2021