Dernière modification par Johan - 2020-11-29 15:10:39

L’ "EXOUSIA"

I Corinthiens 1, 3-9 ; Marc 13, 33-37

Nous voici donc au seuil d’une nouvelle année liturgique : avec ce temps de l’Avent nous nous engageons dans une nouvelle aventure.
Sans crainte de beaucoup me tromper, je peux affirmer que cet Avent, ce Noël et cette année ecclésiastique ne seront décidément pas comme les autres … pas besoin de vous faire un dessin ! …
Mais quelle magnifique opportunité ! Quel magnifique KAIROS comme le dit l’Evangéliste Marc, ce matin ! Quelle magnifique occasion à ne pas rater que cet avent tout différent … puisque Noël sera tout différent!
Nous voici préservés du virus de l’habitude, de la répétition automatique, du retour cyclique et morne des moments et des temps, préservés de la lassitude devant les événements !
Quand nous allumerons dimanche après dimanche les bougies de l’espérance, de la persévérance, de la patience et de la confiance, nous éclairerons le chemin tout différent de cet Avent.
Nous le savons depuis vendredi : nous n’aurons pas de fête de Noël de Fraternité,
pas de fête de Noël des enfants ébouriffante, décoiffante et remuante comme les autres années, pas de souper de Noël du Delta-Partage biblique des jeunes, pas de soirée de chants de l’avent, pas de réveillon de solidarité non plus, pas de culte de Noël tous ensemble réunis …
Et si au lieu de nous lamenter, de nous plaindre, de râler, nous en profitions pour vivre l’attente tout différemment !
Car si nous vivons l’attente différemment, nous vivrons Noël aussi différemment !
Tout dépend de notre regard, tant celui de nos yeux que celui de notre cœur.
Le regard sur le présent détermine l’avenir.

Dans les textes de Marc et de Paul entendus ce matin, l’accent est bien mis sur le présent, sur l’actualité des croyants, dans l’attente de la venue du Christ.
Les deux invitent à affûter le regard sur le présent, sur ce qui est déjà à portée de main, déjà disponible, déjà donné pour pouvoir vivre l’attente.
Marc parle bien d’un KAIROS au v 33, d’un moment inattendu, mais à saisir au moment où il se présentera ! « Regardez, veillez et priez car vous ne savez pas quand c’est le moment/le Kairos » Ayez le regard attentif, dirigez vos regards là où il faut, « soyez au taquet », tous vos sens en éveil, car il faudra saisir l’occasion quand elle se présentera, réagir adéquatement le moment venu.
L’attente nous garde en éveil, curieux, l’esprit et le regard aiguisé, à la recherche de ce qui n’a pas encore fait sens pour nous ; l’attente préserve un espace disponible en nous pour accueillir l’inattendu. Voilà le message de ce 1er dim de l’Avent. Et quelle actualité pour nous, notre paroisse, notre monde ! Accueillir l’inattendu !

Dans l’histoire de l’évangile, un homme part (il ressemble étrangement au maitre rencontré il y a 15 jours dans la parabole des talents), laisse sa maison, et donne l’autorité à ses serviteurs - chacun recevant sa tâche, et notamment au portier celle de veiller.
Pas de tergiversation : le maître a donné l’« EXOUSIA » à ses serviteurs.
L’EXOUSIA c’est certes le pouvoir, la puissance, l’autorité, mais c’est aussi la liberté, la capacité de faire quelque chose ; nous avons reçu la capacité à assurer notre rôle – quelle que soit notre situation !

Si l’on décompose ce mot « EX-OUSIA », il y a « EX » « ce qui sort de » et « OUSIA » « l’essence, la substance, l’être, ce qui existe» : « exousia» - «ce qui sort de l’être», ce qui émane de la personne, ce qui provient d’elle – le maître remet à ses serviteurs la capacité de mobiliser, de mettre en œuvre ce qui existe déjà en eux.
L’«exousia» comme capacité à mettre en œuvre les ressources qui nous sont propres ! N’est-ce pas magnifique d’entendre l’évangéliste Marc nous dire cela en ce début d’année ecclésiastique ? Surtout dans le contexte que nous traversons.
Il nous déclare capable d’assumer ce rôle de veille indispensable au moment où le maître est absent.
Nous avons entre les mains, en nous, ce qu’il faut pour accomplir notre tâche, à savoir entrer dans la tâche de la veille, de l’attention …
Paul d’ailleurs dit aux Corinthiens « Il ne vous manque aucun don, dans l’attente où vous êtes de la révélation de notre Seigneur JC » (I Cor 1 :7)
Paul confirme que nous avons donc ce qu’il faut pour cheminer, tracer notre route et accomplir ce qui nous incombe dans l’attente du Maître.
Nous avons reçu cela de la grâce de Dieu nous dit Paul au v 4 «la grâce de Dieu vous a été accordée en Christ-Jésus, vous avez été enrichis en lui, en toute chose, toute parole, en toute connaissance »  Voilà ! C’est dit ! Nous sommes équipés de ce qui est nécessaire pour être à même de veiller activement.
Car le moment du retour du maître est incertain.

A quel moment revient-il?
Marc est le seul à mentionner 4 moments de la nuit : le soir, le milieu de la nuit, le chant du coq et le matin. Les autres évangélistes en mentionnent seulement 3. Marc est le seul à faire référence au chant du coq…
4 moments chez Marc, mais il est vrai que cette division en 4 moments est classique dans la conception romaine de la nuit. Nous pouvons cependant y voir aussi le lien avec 4 moments-clé du récit de la Passion :
Le soir évoque le dernier repas du Christ avec ses disciples avec l’annonce de la trahison et celle du reniement. Un moment de communion certes, mais aussi de tension, de vérité, et donc douloureux.
Le milieu de la nuit évoque le temps dans le jardin de Géthsémani, où le Christ en prière est confronté à 3 reprises à la fatigue et au sommeil des disciples incapables de veiller. A 3 reprises, Jésus demande explicitement à Pierre, Jacques et Jean de veiller et de prier avec lui, (comme dans le texte d’aujourd’hui) mais leur fatigue et leur lassitude reprennent le dessus. Le milieu de la nuit, temps d’abandon, de solitude, de combat contre la peur, l’angoisse, ….
« Le milieu de la nuit », c’est aussi le moment où le traitre, Judas, viendra accomplir son œuvre de lâcheté.
Le chant du coq rappelle évidemment le triple reniement de Pierre. Le moment où il se réveille de cette torpeur où sa lâcheté l’a conduit. Le moment où il réalise l’ampleur de sa désertion, la profondeur de son manque de fidélité. Le moment où il pleure et déverse toute l’amertume de son cœur, où il mesure toute la faiblesse de son attachement, où il expose toute sa fragilité, vulnérabilité, sa défaillance là où il devait confesser sa foi et affirmer son amour pour son maître.
Le matin évoque, lui, le matin de Pâques où les disciples sont dans l’incompréhension, dans l’incrédulité du message des femmes qui leur annoncent la résurrection ….

Quand la communauté de Marc entend parler du retour du maître à ces différents moments de la nuit, elle entend ces mots consonner avec ses propres difficultés de communauté en butte à l’épreuve, consonner avec son propre défi de fidélité dans un contexte hostile …
Oui, ces 4 moments de la nuit peuvent être mis en lien avec nos faiblesses, nos fatigues, nos manques, nos lenteurs, nos lassitudes, nos surdités, nos incapacités à être disponibles quand le Christ nous appelle, ….
Bref notre difficulté à assumer notre foi, nos engagements, notre fidélité …
Difficulté à percevoir ce que le Christ veut nous signifier.
Mais à travers ces réalités qui sont les nôtres, nous entendons aussi l’évangéliste proclamer que le Christ continue à nous faire confiance : dans ces « ratés » de nos vies, dans nos limitations, dans nos manques, …. nous avons quand même la possibilité, les ressources, les capacités d’accueillir ce maitre qui VIENT (et pas qui « viendra » - encore un verbe au présent !) Oui, le maître vient à l’un de ces moments, où probablement je ne serai pas au top, mais au milieu duquel je pourrai quand même mobiliser mon exousia, les ressources qui seront les miennes à ce moment-là, parce qu’elles m’auront été remises par Dieu.
Dans les nuits de ma vie, dans les passages sombres, dans les moments où ma fidélité, mon engagement, ma persévérance sont prises en défaut, et bien c’est à ces moments-là que le Christ vient me visiter et qu’il attend de moi que je l’accueille, que je lui ouvre la porte.
Le soir,
au milieu de la nuit,
au chant du coq
ou au matin,
qd je ne suis pas dans le bon état d’esprit,
que je me sens en situation d’échec,
de rupture, dans une impasse,
dans la solitude de ma honte,
dans le remords de ce que j’ai raté,
alors le Seigneur vient !

Il attend qu’à ce moment-là je lui ouvre la porte de ma vie, et il pourra alors venir y faire briller la flamme de l’espérance, de la persévérance, de la patience et de la confiance.
En ce 1er dimanche de l’Avent, soyons joyeux d’être les serviteurs, les portiers du Christ.
Il nous donne les ressources pour pouvoir l’accueillir au moment où il vient : laissons-le faire son œuvre dans nos vies, et à travers nous offrir à ce monde la lumière de Dieu.
Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 29 novembre 2020