Dernière modification par Johan - 2020-11-01 11:04:04

Demeurez dans ma Parole

Jean 8, 31 à 37 ; Romain 3, 19 à 28

Le 31 octobre 1517, au bas du document présentant 95 thèses dénonciatrices des errements de l’Eglise catholique romaine de l’époque, figure une signature énigmatique : « Eleuthérios » - un mot grec que l’on traduit par « Libre – libéré » ou plus justement encore par « celui qui parle ou agit en être libre ».
Cette signature est celle de Martin Luder, frère augustinien, professeur de théologie biblique, qui lance publiquement le débat sur les abus de l’Eglise de son temps.
A partir de ce jour-là, ses écrits seront tous signés du nom «Martin Luther » et non plus de « Martin Luder », le fils de Hans Luder, ce paysan d’origine, devenu exploitant d’une mine de cuivre et qui ambitionnait pour son fils une brillante carrière de juriste.
(Au lieu de ce poste honorifique, Martin avait rejoint le couvent des Augustins … )
Pourquoi « Eleuthérios », « libéré » ? Tout simplement parce que c’est le constat que Martin fait de lui-même et de sa vie de foi depuis qu’il a découvert dans cette Ecriture qu’il scrute, qu’il étudie, qu’il médite, que la foi seule le rend juste au yeux de Dieu.
Eleuthérios, libéré du besoin de rechercher et de prouver qu’il a de la valeur, qu’il mérite d’être regardé par ce Dieu qu’il voyait comme un juge implacable.
Finie cette recherche épuisante et constamment insatisfaisante de prouver ses mérites, ses compétences, sa valeur pour être accepté par Dieu!
Finie cette domination des règles, des pratiques expiatoires, des œuvres méritoires pour essayer de paraître convenable devant Dieu !
Le voilà libéré de son besoin de se prouver à lui-même aussi qu’il vaut quelque chose…
Il peut maintenant « parler et agir en être libre », il est Eleuthérios !
C’est sa méditation assidue de la Parole qui lui a permis de la découvrir agissante en lui et libératrice : cette Parole qui arrache l’individu à lui-même pour le poser en quelque sorte en dehors de lui, qui le libère de son « nombrilisme d’autojustification » et l’enracine dans la justice et dans la liberté de Dieu.  Un Dieu qui libère … Voilà LA découverte que Martin Luder ne pouvait plus cacher …. au point d’en transformer son nom … normal, il était devenu un autre homme !

  • 503 ans plus tard, nous voici rassemblés, masqués, en une assemblée réduite …
    Qu’est-ce que cette découverte de la Liberté de Martin Luder a encore à nous dire, en ces circonstances?
    Le mot « liberté » est probablement celui qui est le plus prononcé ces derniers temps pour en dénoncer les réductions, et les atteintes … port du masque obligatoire, restaurants fermés, cinémas, théâtres et musées fermés, arrêt des compétitions sportives, couvre-feu, dès cette semaine, lieux de culte fermés, etc … oui, notre liberté individuelle est clairement bridée … mais allons-nous le dénoncer ? La situation sanitaire ne nous laisse pas beaucoup de marges de manœuvre …
    La liberté dont parle Luther est donc peut-être justement la clé pour ne pas en rester à un constat désabusé, pour ne pas sombrer dans la désespérance, et découvrir comment rebondir, faire face, en disciples du Christ.

  • Déplaçons-nous, pour ce faire, jusqu’au Temple de Jérusalem (profitons-en, il n’y a pas de quarantaine liée à ce voyage-là) … c’est là que Jésus se trouve, une fois de plus en discussion animée avec les Pharisiens, et qu’il va nous donner les clés pour trouver le chemin de cette liberté, vivre cette libération que Dieu nous offre en lui.
    Juste avant (début du chapitre 8), s’est déroulée la polémique entre Jésus et le groupe des scribes et pharisiens à propos de la femme prise en flagrant délit d’adultère.
    L’objectif pour eux était évidemment de le prendre au piège de l’interprétation de la loi (allait-il condamner ou pas cette femme pécheresse ?) – Mais Jésus, déjouant une fois de plus le piège, les a renvoyés vers leur propre conscience : « que celui de vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre » (Jn 8 :7)
    Ils se sont retirés un à un, laissant Jésus seul avec la femme pour la relever et lui redonner une perspective de vie.
    Mais Jésus n’en reste pas là : il maintient le contact, il relance l’échange, il retourne vers eux avec plusieurs invitations et déclarations, dont celle-ci : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes mes disciples ; vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres ». (Jn 8 : 31-32)
    Nous retrouvons ici plusieurs concepts-clés de l’Evangile de Jean : « demeurer », « connaître» , «vérité » … et liberté !
    « Si vous demeurez dans ma parole » : Jésus indique ici à ses auditeurs le chemin pour vivre en disciples : « demeurer » dans la parole, c’est rester, habiter, tenir bon, faire son nid, trouver sa place dans cette Parole qui vient d’au-delà de nous et qui nous entraîne par-delà nos réalités humaines.
    « Demeurer » et laisser la parole prendre possession de nous, nous transfuser de sa force, de sa sagesse, de sa vie, pour qu’elle devienne Parole.
    « Demeurer » … ce verbe que Jean utilise aussi pour désigner l’intimité qui existe entre le Christ et son Père : « Comme le père demeure en moi … » (Jn 14 :10) et aussi « je suis dans le Père et le Père est en moi ».
    A d’autres endroits de ses écrits, Jean utilise des expressions qui expliquent que « Jésus demeure dans les croyants » et que «les croyants demeurent en Jésus » (Jn 6 : 56 ; 15 : 4-7), que « Dieu demeure dans les croyants » et « les croyants en Dieu » (I Jn 4 : 12-16)
    C’est le verbe qui exprime tellement bien la relation, la communion qui existe entre le Père, le Fils et nous : une relation où la vie circule, vivifie et remet debout.
    Demeurer dans la Parole du Christ est donc le chemin pour accéder à la connaissance de la vérité et de là à la libération ;
    comme cette parole que Jésus vient justement d’adresser à la femme adultère pour la libérer du jugement que les scribes et les pharisiens posaient sur elle et qui la condamnait ! Une parole qui mène à la vie est une parole de vie !
    C’est dans cette parole que le Christ nous invite à demeurer pour trouver la vérité et la liberté,
    ….. mais en fin de compte, dans cette perspective, demeurer dans la parole c’est comme demeurer en Christ.
    « Demeurer dans la parole » pour goûter la communion intense avec le Christ et son Père et vivre ainsi en sécurité, car dans cette intimité nous aura été révélé tout le prix de notre vie, et le fait que le Père s’est engagé à notre égard, en son fils.
    C’est dans la fréquentation de cette parole, dans sa méditation, dans l’immersion de notre cœur et de notre esprit dans ses mots, que nous y découvrirons la libération qui nous est destinée, comme Martin Luder l’a vécu en son temps, et par rapport à ses préoccupations.
    Mais pour cela, il faut la fréquenter, pas seulement à distance, mais en profondeur, dans la simplicité, dans l’humilité, avec cette soif et cette faim de rencontrer Celui qui dénouera les nœuds de notre vie.

Cet enseignement sur la liberté octroyée grâce à la parole était chose connue dans le judaïsme : en effet, on enseignait que « l’étude de la Torah rendait « l’homme » libre ».

Mais la réaction des auditeurs est surprenante «Nous sommes la descendance d’Abraham et nous n’avons jamais été esclaves de personne ; comment dis-tu : vous deviendrez libres ? » … Surprenant ….
Leur revendication de leur liberté se fonde sur leur appartenance à la descendance d’Abraham, comme un fait acquis qui ne peut être remis en cause. Ils sont inscrits dans la généalogie d’Abraham et ceci leur suffit pour revendiquer une liberté … qui est illusoire, et même fausse. …
Ce peuple issu d’Abraham a au contraire souffert l’esclavage et la domination tout au long de son histoire : esclaves en Egypte, puis sous la domination des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, des Grecs et à présent des Romains, … oui, ils ont bien été esclaves … et à chaque fois, c’est l’intervention libératrice de Dieu qui les a remis en marche ! Ils sont déjà un peuple libéré, mais encore esclave, puisqu’ils n’ont pas compris en vérité à quoi Dieu les appelait, à quelle liberté profonde il les invitait.
Malgré les interventions libératrices répétées de Dieu, ils sont à chaque fois retombés dans la désobéissance, la soumission à des dieux autres que l’Eternel, … oui, ils ont bel et bien été esclaves et le sont encore toujours, puisqu’ils le sont du « péché », à savoir prisonniers d’une force qui les aliène et les éloigne de leur identité d’hommes et de femmes libérés par Dieu.
Cet aveuglement sur les réalités de leur histoire est peut-être l’indice d’un déni. Ils refusent de voir leur réalité en face … Puisque « l’étude de la Torah rend libre », il est étonnant qu’ils n’aient pas vu en Christ celui qui accomplissait cette Torah et les conduisait à cette identité renouvelée devant Dieu, libérés du besoin de se justifier soit par l’obéissance aux prescriptions de la Tora, soit par l’appartenance à la descendance d’Abraham.

Jésus redonne la clé : tout dépend de l’espace que l’on donne à cette Parole pour féconder l’intériorité ; au v 37, il répond : « Je sais que vous êtes la descendance d’Abraham, mais vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole ne trouve pas de place en vous »
Ses interlocuteurs n’ont pas découvert en Jésus celui qui peut les libérer, car sa parole n’a pas trouvé de place en eux … Ils n’ont pas pris la peine de laisser cette Torah qu’ils étudiaient descendre dans leur cœur et leur intimité, la laisser les ouvrir aux nouveautés qu’il leur apportait. Ils étaient trop plein de leurs propres sécurités, de leurs propres mérites, de leurs propres assurances, de leurs études, pour pouvoir laisser de la place à la méditation de cette torah, et se laisser toucher par les paroles et les gestes de ce Jésus. Peut-être auraient-ils pu rencontrer en ce Jésus le Messie promis par Dieu.

  • En ce jour de Réformation, cette parole du Christ nous ramène à nos fondamentaux de protestants : les fameux Sola Scriptura, Sola Fide, Sola Gratia …
    Retrouver en cette Parole le lieu de notre sécurité et de notre liberté,
    l’espace de notre identité, le lieu de notre singularité,
    le lieu qui nous fortifie dans nos combats de tous les jours car nous savons que nous sommes uniques et irremplaçables aux yeux de Dieu,
    l’espace qui nous rappelle que depuis l’origine des temps le Dieu de grâce veille sur chacun de nous et n’a qu’un désir : nous voir marcher joyeux en sa compagnie.

Ceux à qui Jésus s’accroche dans l’évangile de ce matin, ce pourrait tout aussi bien être nous … avec nos certitudes, nos justifications, nos convictions de bien faire et d’être dans le bon …
Le Baptême de Clarisse nous rappelle que cette grâce par laquelle nous vivons, doit être accueillie chaque jour, dans sa nouveauté, comme un nouveau cadeau.
Cette grâce est la marque de cette liberté à laquelle Dieu nous a appelée dès les origines des temps, et qui nous permet justement de rebondir en temps d’épreuve.
C’est en demeurant dans la Parole, en la laissant prendre de l’espace en nous, que nous découvrirons la force du Christ libérateur.

Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 25 octobre 2020
(enregistré par Stéphane)