Dernière modification par Johan - 2020-10-18 19:21:55

L’impôt à César

Psaume 96 ; Ésaïe 45, 1 et 4 à 6 ; 1 Thessaloniciens 1, 1-5 ; Matthieu 22, 15-22

Retournés comme des crêpes!
Nous ne sommes pas encore à la Chandeleur, mais voilà les Pharisiens et les Hérodiens complètement retournés - comme des crêpes !
Eux qui s’étaient approchés dans le but de prendre Jésus au piège de ses propres paroles, s’en retournent complètement déstabilisés, et bien surpris de la réponse qu’ils ont reçue …. Ils avaient pour projet de le prendre « au filet » de ses paroles comme le dit le verbe grec, mais en guise de « filet », le seul « filet » que Jésus ait jamais manipulé c’est celui qui lui permet de « pêcher » les hommes et les femmes égarés et de les ramener auprès de son Père, hier comme aujourd’hui.
Voilà quel sera de nouveau son objectif ici, en répondant intelligemment au piège qui lui est tendu.
Ici, Pharisiens et Hérodiens s’allient … étonnant quand on sait qu’ils n’ont pas vraiment beaucoup de choses en commun.
Les Hérodiens étaient un peu comme des « collabos » : à Jérusalem, ce parti politique juif soutenait le roi Hérode, mais ils étaient davantage soucieux de tirer profit de l’occupation romaine que de défendre les valeurs traditionnelles de leur patrie. Les Pharisiens, eux, ces chefs religieux qui visaient à rester des « séparés » (à l’égard du monde) visaient à une stricte observance de la loi et donc étaient allergiques à toute sympathie à l’égard du pourvoir politique en place …
Etonnant donc que ces deux groupes se retrouvent dans une stratégie commune pour piéger Jésus.
Fallait-il qu’ils se sentent en danger pour oser une telle aventure …
Les comploteurs font donc en sorte que Jésus se piège lui-même par une prise de position soit en faveur du pouvoir romain, soit en faveur de la Loi de Dieu ...
Dans le contexte survolté de l’époque, la moindre parole inadéquate de la part de Jésus aurait pu mettre le feu aux poudres et provoquer soit l’intervention des forces romaines, soit l’embrasement de la foule.
Ils se font tout mielleux : « Maître, nous savons que tu es vrai et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t’inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des hommes. Dis-nous donc ce qu’il t’en semble : est-il permis ou non de payer le tribut à César ? » (vv16-17)
Vous aurez remarqué le ton flatteur, tout en nuances, mesuré, presque bienveillant … C’était un fameux compliment à l’époque de dire à un enseignant qu’il était fidèle à la loi et qu’il manifestait de la liberté à l’égard des personnes … signe de son indépendance et de sa liberté de parole par rapport à toute autorité et influence. Les rabbins insistaient beaucoup sur ces deux aspects !!
Cette entrée en matière est intéressante car elle montre comment on peut glisser des éléments de vérité dans une argumentation et la rendre finalement perfide, manipulatrice !
La référence à Dieu met tout le monde à l’aise et donne l’apparence de la légitimité.
Par ailleurs, en questionnant Jésus sur une question qui traite du « permis » et du défendu («Est-il permis oui ou non ? »), ses détracteurs lui proposent de s’exprimer sur leur spécialité, sur un terrain où ils sont particulièrement compétents. Ils ne lui laissent pratiquement pas de marge de manœuvre. La tâche du Christ est redoutable : car quelle que soit sa réponse, il sera pris en défaut :
• S’il répond « Oui, il faut payer l’impôt », on l’accusera d’être un collaborateur à la solde des Romains et donc d’être un ennemi du peuple – imaginez la colère ...
• S’il répond « non, il ne faut pas payer l’impôt», il sera accusé de rébellion à l’occupant, et déclaré insoumis, ne respectant ni l’autorité en place, ni la loi romaine….

En fait, il ne s’agit pas pour les pharisiens de discuter tranquillement de la nécessité de payer ses impôts, ni de la délicate question de la soumission aux autorités ; il s’agit de piéger quelqu’un en le poussant dans une impasse ; quoi qu’il fera, pensent-ils, le piège se refermera sur lui !
La parole que l’on attend qu’il prononce sera une parole de division, de rupture, d’exclusion ! Une parole « venin » qui renvoie les acteurs dos à dos, qui dresse les camps les uns contre les autres et suscite dans les cœurs convoitise, envie, concurrence … Qui dresse le religieux contre le politique, ou le politique contre le religieux comme s’ils étaient des concurrents, des opposants, cherchant l’un et l’autre à conquérir des parts de marché du cœur et de l’esprit humain, cherchant à s’accaparer le pouvoir sur la société et le monde !

Comme leurs paroles sonnent faux ! Voilà pourquoi Jésus les traite « d’hypocrites » ; Littéralement, l’hypocrite désigne un acteur, un comédien, quelqu’un qui porte un masque, qui joue un rôle, n’est pas authentique, pas lui-même …
Ici, les pharisiens font croire qu’ils sont préoccupés par une question d’actualité, le paiement de l’impôt, mais en fait, ils veulent juste piéger Jésus …
Dans les évangiles, l’hypocrite est celui qui trompe l’autre en jouant un jeu, en portant un masque, mais qui se trompe aussi lui-même aussi, il se trouve être la première victime de sa comédie religieuse … Finalement, l’hypocrite s’abuse lui-même, se trompe lui-même, …

L’arroseur arrosé …
Ici, voici que Jésus va prendre ses interlocuteurs à leur propre piège …
Il leur demande une pièce de la monnaie avec laquelle ils paient le tribut. Cette pièce, ils l’ont sur eux, dans le Temple, et ils la présentent - signe donc qu’ils l’utilisent, que cette pièce représente quelque chose pour eux puisqu’elle régit les actes de la vie quotidienne. Cette pièce leur est fournie par l’État et s’ils l’utilisent, cela signifie qu’ils ont accepté cette autorité, qu’ils jouent son jeu, qu’ils reconnaissent ce pouvoir et qu’ils s’y sont soumis….
Or les juifs haïssaient le tribut, cette marque de la soumission par excellence à un pouvoir autoritaire qui a divinisé son chef, César.
Les Zélotes encore plus, refusaient de payer ce tribut et faisaient de ce refus un devoir religieux … l’on sent mieux le danger qui se profile...

Ils doivent identifier l’effigie de cette pièce … et rendre la pièce à son propriétaire …
Le « Denier » porte l’effigie de César, rendons-lui sa pièce, …. Payons l’impôt … pas de problème …
Jésus semble proposer un regard positif sur le rôle de l’Etat, dans le sens où celui-ci tient son autorité de Dieu. Le Règne de Dieu est inauguré, mais les pouvoirs politiques exercent encore une autorité légitime, quoique provisoire.
(Le Christ et les premiers chrétiens ont généralement manifesté à l’égard du pouvoir politique une attitude de respect, empreint d’une grande liberté à leur égard, de manière à ne pas s’y laisser inféoder….)
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »
Ok donc pour César, … mais Dieu ?

A Dieu, que va-t-on lui rendre ?
Où trouve-t-on son effigie ? qu’est-ce qui porte l’image de Dieu ? quelle pièce présente son image ? Cette pièce c’est l’être humain, comme nous le racontait l’histoire de l’archéologue tout à l’heure.
C’est l’être humain dans son ensemble qui est image de Dieu. C’est vous et moi, qui portons en nous cette image de Dieu. Nous sommes les porteurs de l’effigie de Dieu puisque nous avons été créés à son image, nous enseigne le premier chapitre de la Genèse.
C’est donc à Dieu que nous sommes destinés !
C’est à lui que nous sommes invités à rendre nos vies en priorité… non pas jouer un rôle, non pas porter un masque, non pas faire une comédie de semblant d’appartenance … mais nous reconnecter à lui, en vérité, retrouver en lui la vraie source de notre identité...
Tout comme l’argent marqué par l’autorité politique, qui l’a émis, retourne à cette autorité, notamment par les impôts, de même, notre vie, marquée par le sceau et l’image de Dieu en nous, doit revenir à Dieu, authentiquement, profondément, avec conviction, joie et enthousiasme.
St Augustin a ces magnifiques phrases « Par le pardon de Dieu, son image est « re-sculptée » sur le denier de notre âme, et nous sommes récupérés pour son trésor …
César veut récupérer son image qui figure sur la monnaie, au moyen de l’impôt. Comment Dieu ne voudrait-il pas récupérer la sienne imprimée dans l’homme ? » (1)
La pression spirituelle du Dieu de Jésus Christ est moins forte et moins contraignante que la pression fiscale que l’État exerce sur nous … car Dieu fait appel à notre liberté, à notre discernement et à notre engagement!
Dieu n’abuse pas de son autorité, ni de son pouvoir : il nous a fait don d’une identité, que nous sommes libres d’accepter ou de refuser ; nous sommes libres de vivre en consonance avec cette identité et cette origine, ou pas ; nous sommes libres d’être nous-mêmes ou de jouer une rôle d’acteur…

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, signifie lui faire allégeance, car c’est en lui que se trouvent notre valeur et notre identité.
Ce qui signifie aussi que l’on ne peut pas faire tout et n’importe quoi avec cette image … elle doit être respectée, protégée, défendue en chaque humain, quel qu’il soit, où qu’il vive, quels que soient ses actes. Et cela avec d’autant plus de détermination et d’engagement quand des Césars absolutisent leur pouvoir et veulent ainsi faire disparaître ceux qui osent mettre en lumière leur dysfonctionnement …
Il y a risque de dérapage et d’idolâtrie quand le César demande à être adoré comme un dieu … et ôte ainsi à l’humain sa capacité de jugement et de discernement.
Tout comme il y a dérapage aussi quand un dieu revendique le contrôle total de tous les aspects de la vie de l’humain et absolutise une parole dans la perspective de diviser, et diaboliser.

Voilà où se trouve l’articulation entre le spirituel et le politique : pouvoir reconnaître à chaque pouvoir sa place légitime et le rôle légitime qu’il joue dans la conduite de notre existence et de notre monde ; c’est une interpellation adressée à tous les pouvoirs politiques et religieux … et c’est notre de devoir de dénoncer tous les abus quand l’un ou l’autre de ces pouvoirs tente d’usurper la place de l’autre, en absolutisant sa parole et son autorité/pouvoir.

Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, cela signifie donc exercer notre rôle de citoyen dans la cité et pourvoir orienter notre vie en fonction du discernement que nous accorde Celui qui a déposé son image en nous …

La parole de Jésus a fait mouche chez les Pharisiens puisque, étonnés, ils le laissèrent et s’en allèrent … retournés comme des crêpes !
Que les paroles du Christ fassent mouche en nous aussi ! Qu’elles nous laissent repartir, étonnés de cette liberté qu’il nous offre d’exercer une citoyenneté responsable dans le Royaume qu’Il a inauguré et qu’Il nous charge de rendre visible. Ce Royaume où chacun est image de Dieu, un denier cher à son trésor !
Amen

(1) Bourguet D, L’Évangile médité par les Pères, Matthieu, Ed Olivétan, Coll Veillez et priez, 2007, p 171

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 18 octobre 2020
(enregistré par Jacques)