Dernière modification par Johan - 2020-09-28 10:23:09

Prenons soin de la parole du Seigneur

Épître aux philippiens 1 à 11 ; Matthieu 21 de 28 à 32

Le sexisme, cela suffit !
Vous me connaissez, je ne suis pas particulièrement féministe, mais là franchement, c’est abuser !
Pour la traduction du texte de l’évangile de ce matin, j’ai consulté 10 versions : Segond, Segond révisée, Segond 21, NBS, en Français Courant, en Français Fondamental, le NT de la Pléiade, la Nouvelle Traduction Liturgique, la Bible Crampon, la TOB …. Et toutes ces 10 versions lui donnent pour titre « la Parabole des deux fils » ; ensuite dans le texte, toutes ces versions mettent en scène deux FILS, alors que le texte grec mentionne clairement « ENFANT ».
Il n’y a que la version de ce cher A. Chouraqui, et la Bible de Jérusalem qui traduisent correctement par « ENFANT » ! (C’est quand même « piquant » que ce ne soient pas des versions protestantes qui utilisent le bon vocable de traduction .. )
Que cela soit donc bien clair ! Cette parabole de Mt est pour tous ! Elle ne concerne pas que les « mâles », les fils, elle est destinée à tous les enfants du Père!
En fait, surtout, par cette appellation surprenante, cette parabole nous désigne tous comme enfants de ce Père, appelés à rejoindre le travail, appelés à prendre notre part de cette tâche, avec discernement et joie.
Avec cette parabole, nous sommes invités à nous rapprocher encore plus du cœur de l’Evangile, du cœur de Dieu lui-même, car le véritable enjeu de cette parabole c’est la question du CROIRE, de l’adhésion au projet de Dieu, rendu palpable en la personne du Christ.
La plupart des commentaires de ce texte mettent en tension le rapport entre le dire et le faire …. Un enfant dit « oui » mais ne fait pas, l’autre dit « non », mais fait ce que le Père lui a demandé … Mais l’Evangile n’est pas une petite morale de cohérence entre le dire et le faire ….
A bien y regarder, moi, ce qui m’a marquée c’est le cheminement intérieur, le temps nécessaire qui permet d’en arriver au CROIRE, à l’adhésion du cœur et de l’être tout entier à ce qui est en train de se jouer à ce moment-là du ministère de Jésus. Nous en sommes, « déjà », presque à la fin du chap 21. Nous approchons du dernier quart du texte de l’Ev (qui compte 28 chap), mais – surtout - au moment où le Christ raconte cette parabole, nous sommes proches du dénouement; nous sommes dans le temps de la passion: la veille Jésus est entré à Jérusalem (jour des Rameaux), il a chassé les marchands du Temple, et aujourd’hui, il est installé dans le temple, en ce lundi de la Semaine Sainte, et il enseigne.
Mt a consacré 20 chapitres à présenter la naissance, l’enfance et 3 années de ministère, et il va dédier mtt 8 chapitres à la dernière semaine de la vie du Christ.
Signe que ce qui s’y déroule est particulièrement important : je ne suis pas sûre que Jésus veuille s’appesantir tant que cela sur la question du « faire », mais plutôt sur la question de l’adhésion, de la foi, du croire, du ralliement au Christ et à sa mission au moment où la situation devient critique.

Le texte ne commence-t-il d’ailleurs pas par « Que vous en semble ? » : quel est votre avis ? qu’en pensez-vous ? Comment vous positionnez-vous ? Que diriez-vous ?
Jésus interpelle, interroge ceux qui sont réunis avec lui dans le Temple et qui viennent d’assister à cette passe d’armes avec les grands-prêtres et les anciens à propos de son autorité. « De quelle autorité fais-tu cela ? qui t’a donné cette autorité ? » demandent les responsables du peuple … Jésus, faisant le jésuite avant la lettre, répond par une autre question : « D’où venait le baptême de Jean (le baptiste) ? » .
Se sentant coincés par la question, ils ont préféré esquiver le problème et invoquer leur ignorance …
Ici donc, Jésus va aller questionner ceux qui sont présents pour qu’ils prennent position en âme et conscience et qu’ils décident de ce qu’ils feront.
En fonction de leur conviction intime, en fonction de ce qu’ils laisseront s’éveiller en eux, le comportement suivra en conséquence.

Cette parabole met donc en scène un père et ses deux enfants : on l’aura compris le choix sera « dichotomique » : deux voies sont présentées, bien tranchées et une seule sera la bonne  - on retrouve à plusieurs reprises chez Mt cette dualité des 2 voies : la paille et la poutre, Dieu et Mamon, la porte étroite et la voie large, la maison bâtie sur le sable et celle sur le roc, le dire et le faire (« ce ne sont pas ceux qui disent ‘Seigneur, Seigneur’ qui entreront dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté » 7 :21) –
Les 2 enfants de cette parabole représentent donc deux catégories de personnes : d’une part le peuple juif et surtout ses responsables religieux (mis en scène par le fils qui dit OUI et ne fait pas), et d’autre part tous les « outcasts », les infréquentables, les exclus, les impurs (mis en scène par ce fils qui a d’abord dit NON – refus d’obéir à la loi de Moïse- mais qui finalement se décident et font ce qui leur est demandé).
Ces deux enfants symbolisent donc deux attitudes bien tranchées, face auxquelles nous manions aisément le jugement, le « bon » et le « mauvais » …

Mais, étonnamment, ce qui frappe dès l’abord de cette parabole, c’est la tendresse qui imprègne la scène : le père va successivement à la rencontre de chacun de ses 2 enfants, les appelle « enfant » (signe de tendresse, de proximité, de confiance aussi), leur confie une mission mais ne leur fait aucun commentaire, aucun reproche d’aucune sorte, quant à leur réponse et au comportement qui s’en suit.
Le père disparaît ensuite de la scène et laisse les enfants libres de faire leur choix en toute autonomie et responsabilité …. Et la parabole reste ouverte …
Il leur a dit « Enfant, va aujourd’hui travailler à la vigne » ; pas d’ordre sec, pas d’apostrophe anonyme, pas d’appellation désobligeante d’un patron à un ouvrier, mais une direction donnée, une mission confiée pour l’AUJOURD’HUI. Un appel à la responsabilité pour donner à la vigne les soins dont elle a besoin aujourd’hui … et l’on sait combien une vigne demande un travail attentif pour que les plants portent du fruit, que les grappes soient bien sucrées (ni trop, ni trop peu) et donnent un vin de qualité.
Un père qui ouvre la voie pour que chacun se décide en toute responsabilité sur ce qui est attendu de lui.
Pas de jugement de la part du père, ni de Jésus : mais un appel au discernement individuel : qu’est-ce qui va motiver le fait que j’adhère ou pas à l’invitation reçue de mon père ?
Qu’est-ce qui va inspirer mon choix de suivre ou pas l’invitation à aller aujourd’hui travailler à la vigne ?
Probablement le fait de réellement entendre la demande, de sincèrement la recevoir dans son cœur et prendre soin de cette demande !
Le texte nous explique que le fils qui a d’abord refusé la demande « par la suite s’étant repenti/pris de remord/ayant changé d’idée » y va qd même… ce verbe est intéressant : « metamelètheis » de « meta/melomai » litt changer d’avis, se repentir. (Ce verbe n’apparaît que 3 fois dans Mt, dont deux fois dans notre péricope).
Le fils « change d’avis », « se repent » d’avoir dit non de prime abord … en fait, il a pris la demande autrement en considération … en regardant ce verbe grec autrement, en le découpant autrement, j’y découvre une autre piste qui m’inspire : «melomai » peut aussi dire « prendre soin », et « meta » après ; nous pourrions entendre dans ce verbe la démarche du fils qui ayant entendu la demande, la laisse glisser sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard : pas d’impact, pas d’effet : elle passe sur lui sans le toucher, sans le concerner, … mais « après », il décide « de prendre soin » de cette demande, de s’en occuper de l’écouter pleinement, de la laisser pénétrer en lui ; il « prend soin après » d’une parole qui à première vue ne le concernait pas ; il a compris que quelque chose en lui se trouvait mobilisé par une parole qui le concernait.
« Prendre soin après », n’est-ce pas aussi une belle façon de recevoir cette parole du Christ pour nous ?

Ce jeudi, au Midi de la Bible, Alain Fauconnier nous parlait de l’espace entre les colonnes du Temple du Parthénon, de l’espace à laisser entre les mots des phrases des béatitudes, comme des silences pour accueillir ces mots et les laisser déployer en nous leur puissance de transformation …
C’est un peu ce que ce fils a fait : « prendre soin après » de l’invitation reçue à aller travailler aujourd’hui dans la vigne, laisser les paroles d’invitation pénétrer au creux de son cœur pour qu’elles le transforment en profondeur et l’amènent à choisir d’aller joyeusement travailler dans la vigne. Son engagement dans la vigne n’est donc pas une simple obéissance à un ordre reçu, mais est la conséquence joyeuse de l’appel reçu.
C’est sa réponse reconnaissante d’avoir été appelé, comme enfant, à prendre soin de la vigne de son Père … qui est quand même, aussi, son héritage … ! ;-)
Ce fils a compris tout le bien qu’il en retirerait dès à présent ….
Jésus dit clairement dans le texte que les collecteurs d’impôts, les prostituées devancent les chefs religieux dans le Royaume : le verbe est au présent, et non pas au futur « devanceront » comme dans plusieurs traductions !
C’est maintenant, dans l’adhésion du cœur, dans le croire, dans la suivance du Christ, dans le travail de la vigne, que l’on vit la réalité du Royaume … et pas seulement dans un futur eschatologique. C’est aujourd’hui que je vis cette transformation et que je ressens cette joie du cœur, quand je prends la peine de « prendre soin » de l’invitation du Christ, après l’avoir d’abord peut-être négligée car elle m’avait été adressée à un moment où je n’étais pas réceptive du fait de mes préoccupations, de mes activités, de mes priorités probablement mal agencées …
Comme me le suggère la fin du texte, peut-être que l’exemple d’autres peut me montrer la voie ? (Au v 32, Jésus reproche aux prêtres et aux anciens du peuple de ne même pas avoir été interpellés, surpris, questionnés par l’attitude des collecteurs d’impôts et des prostituées qui ont cru la parole de Jean Baptiste).
Peut-être que la joie, l’enthousiasme, l’énergie, le rayonnement bienfaisant de certains déjà bien engagés dans le travail de la vigne peut servir d’exemple, et d’appel à « prendre soin après » de l’invitation que le Christ adresse dans le secret des cœurs. Tous nous sommes enfants de ce Père ; à chacun il dit « Enfant, va travailler dans la vigne aujourd’hui ».
Il se fait qu’aujourd’hui, c’est notre assemblée d’église, que certains vont être proposés à l’élection pour débuter ou prolonger leur travail dans la vigne ; peut-être leur engagement peut-il être source d’inspiration pour d’autres ?
Aujourd’hui, puissions-nous chacun « prendre soin, après » de la parole que le père nous adresse à tous : « Enfant, va aujourd’hui travailler dans la vigne »
Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 27 septembre 2020
(enregistré par Stéphane)