Dernière modification par Johan - 2020-06-01 08:40:42

De Babel à Pentecôte, de la lettre à l’Esprit ...

I Cor 12 : 3-13, Actes 2 : 1-11, Jean 20 : 19-23

«De Babel à Pentecôte, de la lettre à l’Esprit ... » ... Nous y voici à cette fête de Pentecôte qui nous est annoncée depuis le début de l’année ! La voici cette fête où nous célébrons l’Esprit qui vient féconder l’Eglise de dons si divers, comme Paul nous l’a rappelé tout à l’heure. La voici cette fête qui consacre notre diversité, en Christ, sous le regard du Père. ... Mais en même temps, c’est depuis le début de l’année que nous nous imprégnons de cet enseignement, de cette exhortation que l’on reçoit à la Pentecôte !

Cela fait 2 ans que nous réfléchissons à comment « sortir de nos murs » et, paradoxalement, ces 3 derniers mois de confinement nous ont poussé à « sortir du cadre », à repenser notre vie d’Eglise, à imaginer d’autres façons d’être Eglise, de vivre la communauté, de vivre notre rapport à la Parole, et notre témoignage, notre solidarité.

Paradoxalement, ces longues semaines de restriction de notre liberté nous ont ouverts à d’autres opportunités, d’autres voies et permis d’autres découvertes. Chacun pourra évaluer comment il a vécu cela : avoir saisi cette opportunité, dans la prise de risques, dans l’inconfort d’une nouveauté à explorer, dans la découverte de nouveaux langages, de nouvelles formes de communication, de présence aux autres, dans une présence renouvelée à la Parole, dans la prière, ... ou plutôt avoir vécu dans un confinement personnel, et la recherche d’une sécurité par un repli sur soi ... ou peut-être avons-nous combiné les deux ... Tous ces éléments sont en effet présents dans les 2 récits de Babel et Pentecôte. Nous l’avons déjà évoqué, Babel et Pentecôte ne sont pas pour nous aujourd’hui deux « moments chronologiques » de notre vie personnelle ou de notre vie de foi, deux gradations qualitatives de la foi : Babel et sa tour qui monte aux cieux seraient le début, le démarrage, la marque de l’ignorance, le péché qui marque l’humanité, et Pentecôte serait l’aboutissement, la révélation, la consécration de la grâce et de l’Esprit donnés.

Babel serait alors la marque de l’immaturité spirituelle et Pentecôte celle de l’accession à la maturité, à l’âge adulte de la foi. Le récit de Babel appartenant au « livre des origines » comme on appelle les chap 1 à 11 de la Genèse, est un récit universel et intemporel !

Babel et Pentecôte, donc, ne sont pas deux moments chronologiques, mais 2 « pôles » entre lesquels nous oscillons en permanence, de par notre nature humaine: Babel et sa tentation du même, du connu, du maîtrisé (qui nous enferme, nous isole, nous rétrécit, nous étouffe) ... Pentecôte et son appel à sortir des murs sécurisants où l’on se protège, pour aller au large, à découvrir les langages, les langues maternelles de ceux que nous côtoyons, et témoigner dans le Souffle de l’Esprit.

Toute l’année, nous avons essayé de garder cet enseignement à l’esprit pour nourrir notre réflexion, guider notre témoignage, stimuler notre vécu communautaire ...

N’ayons pas la mémoire courte, ne nous limitons pas à ces dernières semaines, mais rappelons-nous les projets, les rencontres, les initiatives lancées - et pour certaines menées à bien - qui illustraient notre désir de garder en une tension féconde les deux pôles de Babel et de Pentecôte. De notre WE paroissial (d’octobre) aux diverses opérations lancées en faveur de «Maisons d’Espoir », en passant par les rencontres avec les frères et sœurs des autres confessions chrétiennes, notamment pendant la semaine de l’Unité, ou encore les midis de la Bible où nous avons été confrontés à des styles de lecture biblique bien différents, nombreuses ont été ces situations où nous avons oscillé entre les moments bienfaisants et nécessaires de « l’entre nous », et les moments plus inconfortables de l’inconnu, où Dieu nous invitait à sortir de nos murs et à aller explorer sa richesse, la diversité de sa Parole, la diversité des styles liturgiques, musicaux, artistiques ...

Comment nous sentons-nous aujourd’hui ? Comment vivons-nous cette tension ? Comment l’intégrons-nous pour faire face à l’inconnu qui nous est imposé aujourd’hui? Comment vivons-nous cette tension permanente entre Babel et Pentecôte ? En ce jour de fête de l’Esprit Saint, faisons une courte pause – musicale - pour y réfléchir…

Choral pour orgue "Komm, Gott Schöpfer, Heiliger Geist" BWV 631 - J. S. Bach transcription pour 4 violoncelles - Quatuor Ponticelli

Les 2 récits de Pentecôte entendus ce matin, le « classique » du livre des Actes, et celui plus inattendu de l’évangile de Jean, nous aident dans notre réflexion, car ils nous dépeignent tous les deux des disciples confinés derrière des murs de protection, tentés de rester entre eux, mais conscients de la mission qui leur a été confiée de témoigner de ce qu’ils ont vécu avec le Christ. Dans ces 2 récits, la venue de l’Esprit va faire sortir ces disciples de leurs murs, les faire dépasser cet horizon premier pour se risquer au-delà de ce qui est connu et maitrisé.

Et dans les 2 récits, c’est dans la présence, la force et le réconfort de l’Esprit qu’ils pourront se lancer pour relever le défi !

C’est sur le récit de Jean, et sa Pentecôte à lui, que je m’arrêterai brièvement ce matin ... comme nous sommes quasi « formatés » à explorer l’événement de la Pentecôte dans le livre des Actes, alors laissons-nous surprendre par Jean ce matin ....

Oui, le récit de Jean est surprenant car il nous propose un autre calendrier que Luc pour l’événement de la Pentecôte : là où notre éducation et notre vie ecclésiale nous ont habitués à vivre l’événement de la Pentecôte 50 jours après Pâques - comme l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres nous y conduisent, voilà que Jean, lui, nous propose un autre schéma, un autre « calendrier » : chez Jean, Pâques et Pentecôte sont encore plus intimement liées, vont encore plus de pair, car elles se déroulent le même jour !

Au v 19, nous avons entendu « Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, par la crainte qu’ils avaient des juifs... » Nous sommes donc toujours bien au jour de Pâques : la résurrection a eu lieu le matin-même !

Au v 18 , Jean avait raconté « Marie-Madeleine vint annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit ces choses » Mais, apparemment, les disciples n’ont pas cru ce que Marie Madeleine leur a raconté, ou en tout cas ses paroles n’ont pas eu sur eux l’effet escompté, puisqu’ils se sont encore enfermés, barricadés dans ce que l’on suppose être leur QG, la chambre haute, où ils ont probablement célébré leur dernier repas, où les Christ leur a lavé les pieds... il y a quelques jours à peine ...

Donc chez Jean, autre chronologie : Pâques et Pentecôte liées, qui encadrent ce premier jour de la nouvelle semaine : Pâques le matin, Pentecôte le soir !La même dynamique à l’œuvre dans 2 moments différés sur la journée, mais liés dans leur action ! Comme si l’Esprit Saint que le Christ souffle sur les disciples allait achever ce que la Résurrection avait initié le matin !

Et à y regarder de plus près, tous les éléments de la Passion, de la Résurrection et de la Pentecôte sont présents dans ces quelques versets! Quelle intensité dans la narration, quel condensé de notions si riches et précieuses pour notre foi : Passion, Résurrection et Pentecôte, récapitulées dans ces 5 versets qui relatent l’apparition du Christ à ses disciples.

Quand il se présente à ses disciples, il se tient debout au milieu d’eux : un mot grec qui appartient à l’un des registres du langage de la résurrection ! «Se tenir debout », c’est à dire, ne plus être couché, allongé, sans vie : il est dressé - debout - au milieu d’eux qui sont, semble-t-il, assis, par terre.

Lui, celui qui était mort, est maintenant debout, vivant au milieu d’eux ... Eux, vivant biologiquement, mais semble-t-il dépouillés de leur allant de vie ! Ces disciples terrassés par la désillusion, la déception, l’échec de Celui qu’ils suivaient, enfermés dans la peur que leur suscitent les autorités juives, voient se dresser au milieu de leurs peurs, de leur manque de vie, Celui qui est vivant. A ces disciples apeurés, il montre la marque de ses blessures, de sa passion: oui, elles sont bien là les blessures, indubitables, incontournables, rappel de la souffrance, de l’humiliation, de l’échec ... mais la présence du Christ debout leur indique qu’il est possible de traverser la mort, qu’il est possible de se relever de ses blessures, grâce à Dieu, à son engagement pour la Création. Ses marques, présentées devant ses disciples, attestent de la réalité de la souffrance, des blessures ; elles témoignent de la réalité du mal, elles indiquent sa présence en notre vie, elles confirment son existence et la prennent au sérieux, mais en même temps, la présence du Christ DEBOUT au milieu d’eux certifie que ce mal n’a pas le dernier mot sur nos vies !

Ces blessures disent donc la vérité de l’être du Christ - elles reconnaissent nos propres blessures, les cicatrices qu’elles laissent dans nos vies, mais le Christ DEBOUT au milieu de ses disciples nous assure que Dieu nous destine nous aussi à ce relèvement !

Nous ne sommes pas destinés à rester enfermés dans nos peurs, nos pleurs mêmes, tels ceux de Marie Madeleine au jardin, Nous ne sommes pas destinés à rester coincés dans nos désillusions, pensant notre avenir bouché, minés par nos douleurs, ... Nous sommes destinés à la paix que le Christ vient proclamer au milieu de cette tristesse : la paix, ce Shalôm, cette restauration des relations, cette unité de vie, ce rétablissement de ce à quoi Dieu nous destinait au début de sa création, qd son Esprit planait à la surface des eaux, sur le Tohu Bohu des éléments de l’univers ...

Rappelons - nous le texte de la Genèse : « La terre était tohu bohu, informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, mais l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux » (Gen 1 :2)

Ce « tohu bohu » que Dieu a ordonné, structuré, mis en ordre par le Souffle de son Esprit et la Force de sa Parole, c’est le même tohu bohu que celui de nos vies quand nous sommes désemparés par ce qui nous arrive ... Quand nous sommes mis par terre, abattus par l’inconnu qui nous entoure, qui nous menace, abattus par la maladie, le deuil, l’abandon, désemparés par la perte d’un travail, désorientés par un avenir incertain, ... quand nous avons perdu le nord ...Le Souffle de Dieu vient planer sur notre tohu-bohu et vient y mettre bon ordre, par la Parole du Père : il redonne une direction, un sens à notre vie.

Ce même Esprit, au 2è récit de création, est insufflé comme haleine de vie dans l’être de glaise et qui devient l’humain, partenaire du Père ! A ce moment-là, le Père donne son souffle, il Se donne lui-même, communique Sa vie pour faire de l’être de glaise, forme sans vie, un être vivant, qui sera lui aussi debout, partenaire de Dieu, interagissant avec son environnement pour en faire un lieu où il fait bon vivre ...

Au soir de la résurrection, le Christ ressuscité vient achever l’œuvre initiée le matin même par son Père ! Il souffle sur ses disciples l’ES ! La Pentecôte accomplit pleinement l’œuvre de création, elle est la marque de la RE-CREATION!

L’Esprit Saint soufflé par Jésus sur ses disciples recrée les disciples, les remet debout.

Ici, en Christ qui souffle l’Esprit, Dieu ranime le Souffle de la Nouvelle Création ! En un double mouvement, Résurrection le matin et Pentecôte le soir, les disciples sont recréés, constitués en créatures nouvelles. Comme si Dieu ne voulait pas perdre de temps pour que nous intégrions l’ampleur de ce don qu’Il nous fait de lui, de sa Parole, de son Esprit. Ce don-là est en effet consécutif à l’envoi en mission : «Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ! » (v 21b). Nous ne sommes pas laissés seuls face à la mission à accomplir en son nom.

L’évangéliste Jean nous rejoint bien aussi dans cette dynamique de Babel à Pentecôte : Passion, Pâques, Pentecôte présentés en un même mouvement pour rappeler l’unité de notre vie en Dieu, traversés que nous sommes par des tensions contraires, mais réunifiés par l’action inlassable de l’Esprit. Tentés de nous replier sur nous-mêmes et toujours appelés à sortir de nos murs pour nous affronter aux langages divers de notre famille, de notre communauté, de notre société, de notre monde, pour donner sens à ce qui nous anime. Que nous sachions accueillir cet Esprit et son action en nos vies, Que nous le laissions déplacer nos bornes intérieures et déployer en nous les dons qu’Il nous destine, Que nous écoutions aussi toutes les langues maternelles de ceux qui nous entourent pour découvrir comment eux parlent de l’amour du Père, pour chacun de nous et pour le monde.

Amen

Pasteur Isabelle Detavernier

Le 31 mai 2020