Dernière modification par Johan - 2020-05-03 09:30:12

Je suis la porte des brebis

Jean 10 : 1-10

Voilà, nous étions prévenus ! D’entrée de jeu, Jésus est polémique ! Il ne caresse pas ses auditeurs dans le sens de la toison ! « En vérité, en vérité, je vous le dis: celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui passe par-dessus le mur à un autre endroit, celui-là est un voleur, un brigand. 2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis ». (Jn 10 :1-2) Ce qu’il déclare, ici, est clairement en lien avec les épisodes qui précèdent. Notre récit de ce matin suit deux chapitres intenses en confrontations et en controverses avec les chefs religieux, notamment les pharisiens. Rappelons-nous: au chap 8, c’était la rencontre pénible autour de la femme accusée d’adultère, et le renvoi de chacun à sa propre conscience, avant de pouvoir lever la main sur la femme. Ensuite, au chap 9, nous avions assisté, avant Pâques, à la guérison de l’aveugle-né par Jésus et à cette discussion houleuse à propos de ceux qui sont aveugles et qui croient voir; le ton avait largement monté avec les pharisiens qui avaient perdu la face. Donc, avec notre péricope, nous restons toujours plongés en pleine polémique ; elle s’intensifie même, et gagne en solennité. « En vérité, en vérité, je vous le dis » dit Jésus: chez Jean, chaque fois que Jésus utilise cette expression, c’est pour annoncer une proclamation assez solennelle ! Mais comme il n’y a pas d’autre transition entre le chapitre précédent et celui-ci, nous pouvons entendre que Jésus s’adresse ici tout particulièrement aux Pharisiens du chapitre précédent... « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre point par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.» (Jn10 :1-2) Il n’y va pas avec le dos de la cuillère ...Il va tout bonnement comparer les Pharisiens aux brigands et aux voleurs ! Prenant appui sur la toute récente exclusion de l’aveugle-né de la synagogue, Jésus va comparer les pharisiens aux brigands et aux voleurs qui volent les brebis de la bergerie, qui tentent de détourner les brebis de leur berger ! Son propos, dans ce passage, est donc bien à la fois - de faire ouvrir les yeux sur le rôle que jouent ceux qui, en matière de religion et de spiritualité, s’accaparent les cœurs, les vies et les esprits des autres, - et d’inviter à faire le choix d’une vie de foi destinée à la liberté, inscrite dans la confiance, et dotée du courage de s’affronter à la vie dans toute sa réalité ! 1- Jésus prend le risque de faire monter l’hostilité et de faire grandir le danger qui le menace en invitant le peuple à ouvrir les yeux sur ceux qui les conduisent et les guident. Quand il utilise toutes ces métaphores de berger, de troupeaux et de brebis, Jésus sait qu’il fait résonner toutes ces images dans une culture biblique qui est familière de ce registre. Le Premier Testament est riche de ces références à Dieu comme berger (Cfr Ps 23), au peuple comme son troupeau, au croyant comme brebis, .... . Le Premier Testament abonde aussi en textes où les chefs du peuple, qu’ils soient politiques ou religieux, sont qualifiés de bergers. Le célèbre texte d’Ez 34 fustige d’ailleurs ces mauvais bergers qui profitent de leur statut pour abuser et exploiter le troupeau qui leur a été confié. Dieu dit à Ez (ch 34) « Fils d’homme, prophétise contre les bergers d’Israël ! Prophétise et dis-leur, aux bergers : ‘Ainsi parle le Seigneur, l’Eternel : Malheur aux bergers d’Israël, qui se repaissent eux-mêmes ! Les bergers ne devraient-ils pas faire paître les brebis ? Vous mangez la graisse, vous êtes vêtus avec la laine, vous avez sacrifié les bêtes grasses, vous ne faites pas paître les brebis. Vous n’avez pas fortifié celles qui étaient faibles, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée ; vous n’avez pas ramené celle qui s’était égarée, cherché celle qui était perdue mais vous les avez dominées avec force et avec rigueur » (Ez 34 : 2-4) Un tel texte était bien connu à l’époque de Jésus, et les interpellations de Jésus, formulées avec des images similaires, ont très certainement été entendues en écho à cette dénonciation prononcée par Ezéchiel ! Jésus ose donc comparer les Pharisiens, non seulement aux mauvais bergers, mais encore plus à des brigands et à des voleurs ! Jésus veut dénoncer qu’ils dérobent aux fidèles leur liberté, qu’ils les volent même à Dieu, le seul Berger ! Pour l’expliquer, il va utiliser en parallèle une image qui dénonce ce mode de fonctionnement des chefs du peuple : celle de l’enclos. Par l’utilisation de l’image de l’enclos (généralement traduit par bergerie), Jésus désigne le judaïsme de son temps qui est devenu une religion, une spiritualité qui enferme et qui emprisonne. Il dénonce une religion qui s’est sclérosée et qui s’est transformée en garde-chiourme ! Nous savons que les Pharisiens se donnaient pour mission de protéger le peuple contre les influences extérieures néfastes; ils multipliaient les règles, les prescriptions et les lois pour codifier le plus d’aspects possible de la vie des croyants et les empêcher de se perdre, par les tentations du monde ambiant ! Ils étaient animés par une bonne intention, au départ, mais à l’arrivée, quelle catastrophe, mais surtout quel gâchis ! Au lieu de proposer une loi, une spiritualité, une foi qui fait vivre et libère, ils ont raté le coche et se sont trompés de moyens. Par souci de protéger, ils ont emprisonné ; en voulant tout contrôler de la vie des croyants, ils leur ont ôté cette liberté de choix et d’action qui constitue le fondement de toute vie croyante adulte, devant Dieu ! ... Un peu comme s’ils ne faisaient pas confiance au seul Berger, à Dieu qui conduit son troupeau ! On dirait qu’avec le temps qui a passé, les épreuves qui se sont accumulées, les chefs du peuple ont peu à peu évacué Dieu de leur horizon pour se charger, eux-mêmes, de la conduite du peuple. Ici, Jésus vient remettre les pendules à l’heure, tant pour les chefs du peuple que pour le peuple lui-même : il vient rappeler la nécessité de renoncer au contrôle pour faire confiance à Dieu qui conduit son peuple, lui fait confiance et en prend soin ! Voilà peut-être pourquoi nous avons cette double image présente dans le texte : Jésus se présentant à la fois comme berger des brebis et comme porte de l’enclos. J’étais un peu confuse à la lecture de ce texte en me demandant si Jésus ne s’emmêlait pas un peu les pinceaux, en se présentant à la fois comme le berger des brebis et à la fois comme la porte : «Celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix » dit-il au vv 2-3 (et il est clair qu’il parle de lui, puisque cette phrase marque le contraste avec le v 1 qui parle des voleurs et des brigands). Puis au v 7, il dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, moi je suis la porte des brebis... et au v 9 « Moi, je suis la porte ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera des pâturages ». Qu’est-il ? Berger ou porte ? Mais finalement, non, il n’y a pas de confusion : il y a clairement la référence au Dieu d’Israël, qui est le Berger de son troupeau, et que Jésus représente ici parmi nous. « Moi, je suis le bon berger » dira t’il juste après, au v 11, utilisant à nouveau cette formulation du « Je suis » chère à l’évangéliste Jean, qui l’utilise 14 x dans son évangile. Un « Je suis » qui rappelle la révélation de Dieu à Moïse au buisson ardent en Exode 3 : 14 (lorsqu’il révèle son nom). L’utilisation par Jésus de cet énoncé « Je suis », lui permet de faire entendre qu’il est bien le Messie envoyé par Dieu, qu’il accomplit les prophéties, qu’il est Celui annoncé dans le Premier Testament comme celui qui renouvelle l’Alliance et rétablit la communication sans entrave entre Dieu et l’humain. 2- Voilà pourquoi il se présente aussi comme « la porte, par laquelle le croyant peut entrer et sortir et trouver des pâturages» (v 9) Jésus se présente donc comme celui qui permet d’entrer et de sortir de l’enclos : il fait offre de liberté, non pas en son nom propre, mais au nom de Celui qu’il représente : il dit « Je suis » à l’image de Celui qui a révélé son nom à Moïse et qui l’envoie libérer son peuple hors d’Egypte ; Jésus se présente à nouveau par ce « Je Suis » comme celui qui représente ce Dieu libérateur. Dans le Premier Testament, la porte est notamment le lieu par lequel, Dieu communique ses bénédictions : pensons au rêve de Jacob (raconté en Gen 28), il qualifie de « porte des cieux » le lieu où il a dormi, où il a reçu la révélation des anges qui montaient et descendaient par l’échelle dressée entre le ciel et la terre, et où Dieu lui a réitéré sa promesse de descendance. La porte est le lieu du passage, mais aussi le lieu de la rencontre. En Christ, Porte de l’enclos, le croyant rencontre ce Dieu qui l’appelle à la liberté : les brebis sont invitées à entrer et à sortir, en toute liberté, sans contrainte ... Cette porte est donc plus qu’un simple lieu de passage : elle est enfin ouverture, ouverture vers l’ailleurs, vers le monde dans lequel Dieu nous invite. Le texte nous dit même que Jésus va jusqu’à « pousser », « jeter » ses brebis hors de l’enclos, pour les inciter à aller vers les pâturages, les encourager à aller à la découverte du vaste monde ... (Voilà qui cadre bien avec notre thème « Sortons de nos murs : De Babel à Pentecôte, de la lettre à l’Esprit ; diversité, pluralisme, tolérance ») Entrer et sortir par cette porte est qualifié de salut ! Ce qui caractérise le salut est donc la LIBERTE ! Cette présentation de Jésus-Christ comme la Porte, vient surtout nous dire que Jésus n’est pas un mur, un enclos qui enferme, mais qu’il est un passage qui nous invite à être en mouvement, à oser, en confiance, entrer et sortir de cet enclos. C’est l’affirmation que nous pouvons être en confiance pour nous aventurer au-delà de ce que nous connaissons, vers l’inconnu, vers ces « pâturages » qui représentent les routes de nos vies. Nous pouvons être en confiance car il est toujours possible de revenir « se poser » au calme dans l’enclos, retrouver la sécurité qui nous réconforte, dans la présence du berger et des autres brebis. C’est une belle image d’une foi qui peut se risquer à être courageuse, à s’exposer, à s’engager, à explorer plus loin, car nous avons toujours la possibilité de venir nous ressourcer auprès de la communauté et du Christ, qui accompagnent. Notre thème de l’année nous invitait à oser « sortir de nos murs » pour aller à la rencontre de la diversité, « passer d’une fidélité à la lettre à une fidélité à l’Esprit ». Jésus nous redit ce matin que ce ne sont pas les murs rassurants d’une spiritualité contrôlée qui nous feront vivre le salut promis, mais bien davantage d’oser inscrire nos pas dans les siens ! Le salut qu’il nous offre est à la fois liberté et sécurité ! Il ne s’agit pas d’entrer dans un système bien construit pour y être à l’abri, mais de découvrir que par le Christ, nous sommes suffisamment construits intérieurement pour pouvoir nous affronter à la réalité complexe du monde dans lequel nous vivons. Pour rester dans un registre animalier, il s’agit de décider si nous voulons être crustacé ou vertébré .... Le crustacé est dur à l’extérieur, mais mou à l’intérieur ... une fois la coquille extérieure brisée, l’animal est vulnérable et condamné. Le vertébré est vulnérable à l’extérieur mais solide à l’intérieur ... certes le vertébré risque d’être blessé, atteint par les dangers de la vie, mais il est capable de tenir debout par sa colonne et sa structure osseuse ! Le Christ nous offre aujourd’hui cette force venue de l’intérieur. Il nous invite à nous construire dans la confiance à ses côtés, à oser entrer et sortir de l’enclos par lui, à affronter les tourmentes de l’existence dans la confiance qu’il est, lui, notre sécurité, et qu’il est, à nos côtés, ce berger donné par le Père. Ce matin, le Christ nous inscrit encore plus dans cette liberté et cette confiance inaugurées à Pâques : Il marche devant nous, il ouvre des voies nouvelles ... en ces temps perturbés, suivons-le résolument pour porter plus loin son message d’espérance et d’assurance en l’avenir. « Moi, je suis la porte des brebis ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera des pâturages ». Amen ! __Pasteure Isabelle Detavernier__ _Le 3 mai 2020_