Dernière modification par Johan - 2019-08-26 08:26:15

Mais comme Jésus est un homme fatigant !

Ésaïe 66 : 18-21 ; Luc 13 : 22-30

Vous en conviendrez ! Toujours marchant, toujours itinérant, il ne reste jamais en place, sans cesse à passer d’un village à l’autre, d’une ville à l’autre, d’une région à l’autre, toujours en déplacement... c’est bien vrai que « les renards ont des tanières et les oiseaux des nids, mais que le fils de l’Homme n’a pas un endroit où reposer la tête » (Luc 9 : 58)
Non seulement il est fatigant à suivre car toujours en déplacement, et accompagné d’une foule qui fait du bruit, ... mais il est fatigant surtout car il n’est jamais là où on l’attend ! Et surtout jamais là où nous aimerions qu’il soit, là où nous l’avons installé dans notre vie !
Ce matin, Luc nous raconte que quelqu’un lui pose une question et Jésus déroute son interlocuteur en lui parlant d’autre chose, en l’emmenant dans un périple qui va lui faire explorer d’autres contrées, avant évidemment de lui répondre ... Jésus, « l’homme qui marche » - comme l’écrivait Christian Bobin dans les années 90 – nous invite à prendre du recul par rapport à nos questions et nos interrogations, à les regarder d’une autre manière pour nous demander si elles sont bien posées ...
Jésus est un excellent pédagogue : aucune question n’est stupide, toute question mérite une réponse, mais chaque question doit inviter à la réflexion personnelle, au voyage intérieur, à la maturation individuelle, sous peine de faire de celui qui l’a posée un simple perroquet invité à reproduire la réponse qu’on lui fournit.
Avec un tel Jésus, avec sa façon bien à lui de renvoyer chacun à sa propre capacité de réflexion, sous la conduite de l’Esprit Saint, il est bien surprenant que de nos jours quantités de personnes attendent de leurs églises, de leurs pasteurs, de leurs accompagnateurs spirituels qu’ils leur disent ce qu’il faut croire, comment il faut croire et agir, quelles réponse « A’ » donner à la question « A », quelle réponse « B’ » donner à la question « B », etc.
Jésus ne nous invite pas à la répétition, à la reproduction mimétique, à la restitution servile d’un catéchisme, quand il s’agit de questions de foi, de positionnement face aux grandes questions de l’existence.
... c’est comme dans l’enseignement ... quel professeur fait encore aujourd’hui du « frontal », de « l’ex-cathedra », avec ses élèves ? Après leur avoir donné les bases nécessaires à leur propre réflexion, leur avoir présenté les procédures à mettre en place pour résoudre une question, il leur donne une « situation problème », il les place en situation d’apprentissage pour que l’élève trouve lui-même son chemin vers la solution...
Jésus faisait déjà cela, il y a 20 siècles, ... et Socrate aussi 4,5 siècles avant lui, avec sa fameuse « maïeutique » ... démarche philosophique qui consiste à « accoucher » de sa propre réflexion et solution, à faire exprimer un savoir caché en soi. ... et l’on sait que ni Socrate ni Jésus n’ont été bien reçus par les autorités en place ...
Donc, voici Jésus en route vers Jérusalem, il se sait en route vers sa passion, et quelqu’un lui pose cette fameuse question : «Seigneur, sont-ils peu nombreux ceux qui sont sauvés ? » ... avec - en écho non formulé - son corollaire « En suis-je ? fais-je partie de ceux qui sont sauvés, qui sont du bon côté, ceux du dedans ? » ... ou encore plus précisément : « suis-je dans le bon lot des « happy few »?»
Question qui révèle la peur de ne pas correspondre au standard requis, qui révèle le souci d’être vu comme obéissant et correspondant à une norme. Question qui révèle aussi la volonté de « bien faire les choses » pour être sûr de gagner son ticket d’entrée dans le Royaume.
Ce quelqu’un - personnage anonymisé dans l’Evangile pour que nous puissions tous nous y reconnaître – pose cette question au v 23 de notre péricope, et Jésus lui donnera la réponse au v 29 !
Et pour que la personne qui a posé cette question soit capable d’entendre vraiment la réponse (et nous aussi évidemment!!), Jésus va prendre le temps de 5 longs versets pour préparer les cœurs à comprendre et recevoir sa réponse.
Porté par un héritage séculaire qui annonce la venue du Royaume et le salut à la fin des temps – c’est le discours de tous les prophètes du PT, nous avons encore entendu Esaïe ce matin, cet anonyme pose sa question par rapport à un salut futur : « Seigneur, qui fait partie de ceux qui vont entrer dans le Royaume ? ».
Et Jésus lui répond par une invitation au présent : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (x2)
Deux remarques d’importance par rapport à ce verset :
- Tout d’abord la porte étroite : à l’époque, cette « porte étroite » désignait, dans les villes, une petite porte latérale dans la muraille, qui pouvait s’ouvrir le soir ou la nuit, qd les grandes portes de la ville étaient fermées par mesure de protection. Une fois ces portes fermées, le voyageur qui arrivait de nuit et qui voulait se mettre à l’abri des dangers, ne pouvait entrer qu’à condition de passer par cette toute petite porte. Il lui fallait d’abord descendre de sa monture, puis se défaire de tous ses bagages, et ensuite se faire tout petit pour pouvoir entrer ... nous y voyons maintenant la symbolique, la portée spirituelle: descendre de notre piédestal, de ce qui nous donne de la visibilité, ce qui fait notre honneur, notre réputation, notre valeur aux yeux des hommes ; nous défaire de tout ce que nous portons, emportons avec nous comme bagages qui nous encombrent, nous alourdissent, nous ralentissent dans notre cheminement, nous délester de ce qui nous offre sécurité et confort pour oser cheminer dans la simplicité et la nudité, et enfin se glisser par ce petit trou de la muraille, se faire petit, se rendre souple, ... une fameuse feuille de route ...
- ensuite le verbe « efforcez-vous » : dans le passage parallèle, Mt énonce
« Entrez par la porte étroite ». Luc, lui, formule cela plus adroitement
« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » : le mot grec évoque le vocabulaire de la lutte, du combat. Luc utilise le verbe « Agônizô» qui signifie littéralement « combattre, lutter » – c’est le verbe qui désigne ce que le Christ a vécu à Géthsémané. Une confrontation exigeante qui met à mal, qui oblige à aller puiser dans ses réserves et même au-delà qd il n’y a plus de réserve et que l’on ne peut que s’en remettre à Dieu et à sa seule grâce ; une lutte, un combat qui nous met en présence de nos limites, un mot de la même famille que « l’agonie », cette expérience de la proximité de la mort, où toute la vérité de notre être se révèle.
S’efforcer de passer par la petite porte nous dit Luc, c’est un combat contre nous-même pour renoncer à ce qui nous encombre (tous nos bagages inutiles), renoncer à ce que nous mettons en place pour assurer notre propre sécurité, notre propre valeur, notre propre renommée, renoncer à nos privilèges de classes, ce que nous pensions acquis et qui nous assure pour l’avenir ...
Voilà pourquoi juste après, Jésus évoque ce Maître qui garde la porte close devant ceux qui cherchent à entrer et qui s’étonnent que la porte leur soit fermée. « Beaucoup chercheront à entrer et n’en seront pas capables. Qd le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, et que, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte et à dire « Seigneur ! ouvre nous ! ils vous répondra : Je ne sais pas d’où vous êtes. Alors vous commencerez à dire : Nous avons mangé et bu devant toi, tu as enseigné dans nos rues. Et il vous répondra en disant : je ne sais pas d’où vous êtes ; éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice ... » (vv 24-27)
Pour légitimer l’entrée auprès du Maître, ils invoquent leur dignité, leur privilège, leur histoire commune, le fait qu’il ait enseigné dans LEURS rues, le fait d’avoir mangé « devant lui » ... revendiquant ainsi une préséance et une priorité pour avoir accès à la Table du Maître. Ils sont connus quand même !
Mais le texte est clair : ils ont mangé DEVANT le Maître, et pas AVEC le Maître ; il l’ont vu, ils ont voulu se faire voir, au lieu de prendre la voie de l’intimité, du partage, de la vraie rencontre avec lui.
Ils se sont crus à l’abri. Ils se sont crus privilégiés qu’il ait enseigné dans LEURS rues ... au lieu de laisser l’enseignement trouver sa place au fond de leur cœur.
Jésus confronte ici chacun de nous avec nos réflexes premiers de volonté de nous mettre à l’abri, en sécurité par nos propres efforts ou mérites, nos réflexes de vérifier que nous sommes du bon côté, dans le bon groupe, dans la bonne case, la bonne église, ... et nous questionne sur nos tendances à classifier les personnes entre les bons et les moins bons, entre ceux qui sont acceptables et ceux qui ne le sont pas car ils ne répondent pas aux critères que nous avons élaborés, entre ceux qui font ce qui est bien et ceux qui font ce qui n’est pas bien, la tendance permanente à établir la ligne de démarcation entre « ceux du dedans » et « ceux du dehors »...
Au V 29, Jésus donne enfin sa réponse à la question du v 23 (- réponse qui ne peut être entendue et reçue que parce qu’il y a eu d’abord ce « détour » de 5 versets): ceux qui sont sauvés, qui entreront dans le Royaume et prendront leur repas avec le Maître, ce sont tous ceux que l’on attendait pas, ou tous ceux qui ne s’y attendaient pas, ceux qui ont entendu l’appel à se mettre à table « avec le Maître » et non « devant » lui, ceux qui se sont mis en route et qui après une longue route sont arrivés. Ce long chemin évoque probablement les étapes de la vie, où l’on a été obligé de descendre de notre monture, de nous désencombrer, de renoncer à nos prétentions, forcé de renoncer à ce qui nous encombre ...

Conclusion
Si Jésus a mis 5 longs versets avant de donner la réponse à la question de l’inconnu du v 23, c’est pour nous ouvrir l’espace de la réflexion personnelle, nous permettre de réaliser que nous nous faisons du tort à nous même en tentant d’établir ainsi des catégories entre « ceux du dedans » et « ceux du dehors », en tentant de définir qui sera sauvé et qui ne le sera pas. Jésus nous ouvre l’espace pour que nous puissions découvrir quelle est la voie sur laquelle il nous invite pour que nous soyons à même de partager la table du Maître.
Il nous invite à nous demander de quelle monture nous devons descendre dans notre vie personnelle, relationnelle, de foi, ...
Il nous demande quels bagages nous encombrent quand nous essayons de définir et d’imposer à d’autres la légitimité, la pertinence, la « pureté » de telle attitude, de telle personne, de telle prise de position.
Il nous demande de réfléchir à notre « souplesse » intérieure, souplesse spirituelle, souplesse relationnelle, humaine pour pouvoir nous glisser par cette porte étroite qu’il garde ouverte pour chacun de nous.
Et oui, il est fatigant ce Jésus ! Ce matin encore, il ne nous laisse pas repartir comme nous sommes venus ! Il nous redit qu’Il a confiance en notre capacité à changer, à nous défaire de nos propres sécurités pour nous en remettre à lui. Il nous rappelle que Lui appelle toute personne, et que dans la simplicité et la générosité de sa grâce, toute personne est la bienvenue au banquet du Royaume.
Tous ceux qui s’efforcent de passer par la porte étroite sont invités à entrer, partager l’intimité du Christ, et en rayonner auprès des autres.
Amen.

Pasteur Isabelle Detavernier
Le 25 août 2019