Dernière modification par Johan - 2021-03-07 15:17:32

Un signe... Le signe

Jean 2 : 13-25 ; I Corinthiens 1 : 22-25

La colère de Jésus dans le temple... voilà une histoire que toutes celles et ceux qui côtoient le christianisme de loin ou de près connaissent. Cet épisode a marqué les esprits car les quatre évangiles le mentionnent, avec cependant quelques variantes.
Les quatre évangiles rapportent aussi les paroles de Jésus qui justifient son action : le temple est devenu une maison de trafic, une caverne de bandits, au lieu d’être la maison de prière, la maison du Père.
Le temple de Jérusalem devait être LE lieu de rencontre avec le Père, LE lieu de communion avec Dieu, et il n’y avait plus que des rites monnayables pour espérer obtenir la faveur de Dieu. Le commerce du temple, l’économie du temple était devenue plus importante que la relation à Dieu.
Les chefs religieux, pharisiens & scribes, s’étaient endormis dans le système corrompu et vide de sens qui s’était mis en place et ils y trouvaient leur compte. Les rites et les traditions continuaient, l’argent rentrait, tout le monde devait être content, même Dieu sans doute.
Ils avaient cependant oublié l’appel de Dieu à son peuple par le prophète Osée (6:6) quelques siècles plus tôt : « ... j’aime la piété et non les sacrifices, et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes ».
Le fouet de Jésus les réveille mais ils ne sont pas prêts à se remettre en question. Ils sont les garants de la foi, de la tradition, figés dans leurs convictions et leur confort.
Alors ils demandent à Jésus : quel signe nous montres-tu pour agir de la sorte ?
On peut comprendre cette demande d’au moins deux manières : quel signe nous montres-tu en agissant ainsi ? Ou par quel miracle nous prouves-tu que tu as le droit d’agir de la sorte? Nouveau Testament Oltramare - 1874 – OLT
Les juifs demandent des signes, rappelle l’apôtre Paul dans le passage de lettre au Corinthiens, et ils ne manquent pas dans la bible !
Le premier signe mentionné dans le livre de la genèse est le signe que Dieu mit sur Caïn pour qu’on ne le tue pas (4:15), ensuite vient l’arc-en-ciel (9:12), signe de l’alliance entre Dieu et le vivant ; puis la circoncision, signe de l’alliance entre Dieu et les hébreux ; il y a encore tous les signes liés à l’appel de Moïse et la libération des israélites du pays d’Égypte. Surtout celui du sang de l’agneau sur le linteau des portes des israélites qui protège le peuple du jugement de Dieu sur les égyptiens (exode 12:13). Et puis, il ne faut pas oublier le signe important du Shabbat (exode 31:13) entre Dieu et son peuple, pour montrer que c’est Dieu qui sanctifie son peuple.
Tout au long du premier testament Dieu a parlé à son peuple via les prophètes au travers de miracles, et les hommes ont maintes fois demandé à Dieu un signe pour les orienter dans leurs choix.
Les signes ne sont pas toujours des miracles, mais le miracle est toujours un signe. Les prophètes inspirés par Dieu posent des gestes et font des miracles pour prouver que leur message vient de Dieu, mais les faux prophètes en font aussi...
Parfois Dieu met le signe seul, parfois les hommes doivent participer au signe...

Le nouveau testament n’est pas en reste en ce qui concerne les signes : on les trouve autour de la naissance de Jésus, dans les miracles, dans les annonces de la fin des temps, etc.
Particulièrement dans l’évangile de Jean, les miracles réalisés par Jésus sont nommés « signe » (grec semeia, hébreu oth), alors que les autres évangiles emploie plutôt le terme « prodige » (dunamis). Chez Jean les signes ne sont pas là seulement pour manifester la puissance et l’amour du Christ ; ils sont aussi des symboles qui nous introduisent à chaque fois à une compréhension plus profonde de la vie spirituelle et du mystère du travail de Dieu dans l’Humain.
L’évangile de Jean présente 9 signes : de l’eau changée en vin aux noces de Cana à la résurrection de Lazare, suivis de la mort et la résurrection de Jésus et de la pêche miraculeuse de 153 gros poissons.
Étrangement le récit de la purification du temple et la réponse de Jésus à la demande d’un signe par les chefs religieux n’est pas considéré par Jean comme un signe. Il est placé là au début de l’évangile, entre deux récits de signes « officiels ».
Jean précise que l’eau changée en vin aux noces de Cana est le premier signe (2:11) et que la guérison du fils d’un officier romain, toujours à Cana est le deuxième signe (Jean 4:54) opérés par Jésus.

Les évangiles synoptiques placent le récit à la fin de leur évangile, dans le cadre de la passion, et Jean le place au début de son évangile. Il est fort probable que Jésus se soit rendu plusieurs fois à Jérusalem pour la fête de Pâques, mais il serait étonnant qu’il ait plusieurs fois mené cette action spectaculaire.

Tous les évangiles mentionnent une réaction des chefs religieux : indignation et désir de meurtre chez Matthieu, Marc et Luc., et chez Jean un court échange empreint d’une grande retenue. Ils auraient pu faire appel à la police du temple pour arrêter cet enragé et l’expulser. Non, ils engagent un dialogue. La réponse de Jésus est surprenante et déroutante : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai ». Personne n’a rien compris, ni les chefs religieux, ni les disciples.
Lorsque les chefs religieux demandent un signe, ils demandent un miracle, quelque chose de surnaturel qui prouve que Jésus est bien un envoyé de Dieu, que son enseignement et ses actions viennent de Dieu. Quelque part, ils ont envie de croire, mais ils veulent des preuves que tout cela vient bien de Dieu. Or Dieu ne se prouve pas, il se vit. Dieu est avant tout une expérience qui se vit au cœur de chaque être humain.

La réponse de Jésus est totalement incongrue, déplacée, folle : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai » Détruire le temple, c’est possible mais Jésus demande que ce soient eux, les chefs religieux, qui le détruisent. Et il promet de le reconstruire en 3 jours. Voilà un signe qui devrait les convaincre que Jésus est bien un envoyé de Dieu.
Le problème c’est que Jésus leur demande, comme souvent dans les miracles, de participer au signe : « Faites votre part, je ferai la mienne ! » Bien entendu personne n’ose relever le défi. Le temple pour les juifs est chargé d'une grande signification symbolique. Comme la tente de la rencontre qui l'a précédé au cours de l'Exode, il est le lieu de la rencontre divine. C’est là que Dieu a décidé d’habiter au milieu de son peuple. Au moins une fois par an tous les juifs se rendent à Jérusalem à Pâques pour rendre un culte à Dieu.
Demandez aux juifs de détruire le temple est profondément scandaleux, blasphématoire, inconcevable. D’ailleurs tous se souviennent de cette réponse de Jésus, et ce sera un des arguments, sinon le seul, qui conduira à sa condamnation à mort lors de son procès.
Les disciples aussi sont perplexes, Jésus ne peut pas demander une chose pareille. Et ce n’est qu’après la résurrection qu’ils comprennent que Jésus ne parlait pas des pierres du temple, mais de son corps.
Mais même là, peut-on imaginer Jésus disant clairement à la foule : Tuez-moi et dans 3 jours je me ressusciterai ?
Alors il nous faut prendre du recul et essayer de percevoir quelle réalité plus grande, plus profonde se cache derrière ces paroles énigmatiques.

A plusieurs reprises Jésus utilise des images choquantes et radicales pour illustrer le chemin du Royaume de Dieu sur lequel ses disciples sont invités à le suivre : le trésor caché dans un champ, la perle de grand prix pour lesquels le chercheur vend tout ce qu’il possède, l’histoire du jeune homme riche qui doit tout vendre et donner aux pauvres, le dialogue avec Nicodème qui est invité à naître de nouveau, l’invitation à manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie, la parabole du grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit, « celui qui aime sa vie la perdra et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle », etc.

Toutes ces paraboles et ces images pointent vers la radicalité du message évangélique dont le signe ultime est la mort et la résurrection de Jésus : en clair, c’est renoncer à tout, c’est mourir à soi-même.
Ce n’est pas étonnant que ce message soit scandaleux, inaudible, complètement fou comme le dit l’apôtre Paul dans la lettre aux Corinthiens.

En fait Jésus ne s’intéresse pas aux pierres du temple, ce qui l’intéresse c’est ce qui se vit à l’intérieur du temple, c’est comment les hommes et les femmes entrent en communion avec Dieu, vivent la présence de « Je Suis qui Je suis ».
Le bâtiment du temple est comme une belle boîte ou un beau vêtement qui n’ont de beau que l’aspect extérieur. À l’intérieur, il n’y a plus grand-chose sinon des rites, des traditions, une foi presque morte, une bonne conscience d’accomplir la loi de Dieu, sans vie, sans joie, sans lumière.
Le bâtiment du temple, ce sont aussi des murs qui enferment, qui empêchent la Vie de s’épanouir, la lumière de briller, la joie de se manifester.
Le temple, c’est le paraître et non l’être. Et c’est le paraître que Jésus demande de détruire.
C’est la façade que tout être humain construit pour se protéger, se cacher, ou se mettre en valeur, bref pour se donner une identité. C’est l’ego, le moi, bien nécessaire dans l’enfance et l’adolescence, mais qui à l’âge adulte a tendance à se rigidifier et à prendre trop de place. S’installe alors un mal-être et une insatisfaction qui affecte tant d’hommes et de femmes aujourd’hui, sous des formes plus ou moins sévères.
L’ego se construit autour de ses possessions, ses connaissances, ses diplômes, sa force, ses talents, son travail, ses réalisations, etc. Toutes ces choses ne sont pas mauvaises en soi, elles sont même belles et souvent très utiles. Ce que Jésus dénonce, et finalement ce que toutes les spiritualités du monde dénoncent, c’est l’attachement à toutes ces choses, c’est l’identification à tout cela pour définir qui nous sommes, c’est la confiance qu’on leur accorde pour être heureux.
Détruire le temple, détruire le paraître, c’est se détacher, lâcher prise (terme bien à la mode) sur tout ce que je pense être moi. C’est mourir à soi-même, être crucifié avec le Christ. Folie ! Impossible ! Inacceptable ! Ridicule !

Mais il ne faut pas s’arrêter là, car il y a une promesse tout aussi folle : « après 3 jours dit Jésus je le relèverai ». Expression bien énigmatique également. Le terme employé peut se comprendre comme « je le re-construirai » (pour un bâtiment), mais aussi comme je l’éveillerai, je le réveillerai du sommeil de la mort, je le ferai revenir à la vie.
C’est donc une promesse de vie, de résurrection, de nouvelle naissance, de vie éternelle. C’est le trésor, la perle d’un prix inestimable. Tout pointe vers une réalité intérieure qui dépasse notre entendement humain, une réalité qui est bien au-delà de ce que nous pouvons penser ou imaginer, qui se situe à un autre niveau de conscience.

La réponse de Jésus pose cependant une autre question : « JE le relèverai », or de nombreux autres passages montrent que la résurrection est le fait de la puissance de Dieu, c’est Dieu qui a ressuscité Jésus d’entre les morts.
Ma compréhension est que « JE » fait référence à « Je Suis », au Dieu UN qui est Père, Fils et Saint Esprit. Jésus ne dit-il pas « je suis dans le Père et le Père est en moi » Jean 14:11, et « moi et le père nous sommes UN » Jean 10:30 ?
La promesse de la Vie ne peut se faire que dans le Christ, dans « Je Suis », dans le UN.
Jésus le précise clairement dans cette invitation aux disciples : « Demeurez en moi et je demeurerai en vous » Jean 15:4.

En ce 3ième dimanche de carême, c’est le chemin vers Pâques qui nous est proposé, un chemin intérieur qui n’a rien à voir avec les pierres du temple, ni avec notre mort à venir.
C’est un éveil, un réveil à qui nous sommes au plus profond de notre être ; c’est la réponse à cette aspiration qui sommeille au cœur de notre cœur et que nous percevons parfois de manière furtive dans une naissance, le sourire d’un enfant, l’éclosion d’une fleur, un coucher de soleil. C’est cet élan qui nous transporte au-delà de nous-même. Cette sensation qui nous fait entrevoir qu’il y a quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus absolu, un amour inconditionnel qui nous dépasse complètement et pour lequel nous sommes prêts à tout quitter.
3 jours dit Jésus, 3 : symbole des 3 dimensions du temps: passé, présent, futur ; les 3 reniements de Pierre qui montrent nos propres combats intérieurs ; les 3 tentations de Jésus où la victoire est possible par la Parole, par le Logos ; mais aussi symbole des 3 manifestations de Dieu : Père, Fils et Saint Esprit.
3 : le chiffre de la totalité de l’expérience humaine et de la plénitude de la grâce donnée par le Dieu trois fois saint.

C’est donc un chemin, un mouvement, que propose l’évangile ; en fait c’est LE chemin de toute une vie, le chemin de liberté, de joie, de paix et d’amour.
Il commence par une destruction : un regard lucide sur nous-même, sur nos résistances, nos fausses certitudes, nos sécurités fragiles, nos peurs et se poursuit par un réveil : une reconnexion avec notre aspiration profonde de vivre pleinement, une redécouverte de la vraie vie que nous sommes dans la présence aimante de Celui qui Est.
Le chemin du détachement, du renoncement peut être long et difficile, mais chaque étape fait jaillir un nouveau flot de lumière et de bonheur que rien ne peut égaler.

Sommes-nous prêts à vivre la folie de Pâques ? Sans oublier que la folie de Dieu est plus sage que les humains.

AMEN

Monsieur Eric Jehin
Le 7 mars 2021