Dernière modification par Johan - 2020-05-09 21:22:19

Que votre coeur ne se trouble pas !

Actes 6 : 1-7 ; I Pierre 2 : 4-9 ; Jean 14 : 1-12

« Restez chez vous, non mais restez bien chez vous ! » : C’est la formule que l’on peut lire ou entendre partout ! Sans que l’on n’ait rien demandé, elle envahit nos portables, nos ordinateurs, elle s’étale en gros titres dans nos journaux ! Une invitation que les medias nous balancent à toutes les heures et dans toutes les langues ! Mais, bien sûr, « quelque part », on peut, on doit les comprendre quand on mesure les ravages de la pandémie qui déferle sur le monde. À tout moment de la journée, infectiologues, virologues et autres spécialistes braqués sur le virus visionnent son avance sur la carte du monde et, avec le rictus de ceux qui prennent conscience de leur impuissance, n’ont plus qu’à faire état du nombre de personnes hospitalisées, de celles placées en soins intensifs et, trois fois hélas, de celles décédées au cours des dernières 24 heures. Angoissant. À faire frémir. Voilà notre actualité ! Et c’est dans cette actualité que nous arrive, banale coïncidence ou signe divin, le texte du jour : « Que votre cœur ne se trouble pas ! » Si ce n’était le texte biblique, on pourrait se dire « Allez, faut pas se moquer, y a quand même un humour à éviter ! ». Mais, à bien lire les trois lectures qui nous sont proposées ce jour, je me dis que, non, ce n’est pas un hasard ! Parce que, toutes les trois, dans leurs perspectives particulières, nous parlent de __la Maison__, de cet endroit où l’on « demeure ». Et à l’heure où l’on parle tellement de confinement, de dé-confinement, de distanciation, je considère que la rencontre de ces trois textes n’est pas fortuite et qu’elle est comme un signe que le Seigneur nous envoie dans ce temps de déréliction. __L’évangile du jour : Jean 14.__ Petit rappel ou mise au point : le risque existe à vouloir se limiter systématiquement à la découpe en chapitres. Découpe moyenâgeuse qui ne permet pas toujours de saisir la totalité d’une séquence et donc de perdre une dimension du texte. Idéalement, pour moi, le texte de Jean 14 v1 devrait se lire dans la suite du chapitre 13. Les chapitres qui précèdent déclinent la longue montée vers Jérusalem et l’on perçoit tout au long de cette montée, jour après jour, que l’atmosphère devient de plus en plus tendue, de plus en plus sombre. Bien sûr, il y eut la halte à Betphagé et l’épisode des Rameaux, un moment de lumière, mais le Christ va résolument au-devant de sa passion. À plusieurs reprises, il évoque sa mort prochaine et se profile déjà, dans la nuit de la trahison, l’ombre de Judas. Chez les disciples, monte, inexorablement, un sentiment de crainte, un sentiment de peur et de tension… leur foi en ce Jésus qu’ils côtoyaient au quotidien, en ce faiseur de miracles qui guérissait les malades, qui rendait la vue aux aveugles, qui ressuscitait les morts, leur foi en ce Jésus-là est ébranlée. Et comme ceux qui, quelques jours plus tard, chemineront vers Emmaüs, ils s’interrogent, ils éprouvent maintenant comme une perte de confiance. Ils sont rongés par le doute, touchés au cœur, atteints dans leur « moi » le plus intime… et c’est à ce moment-là que surgit cette extraordinaire parole du Christ __« Que votre cœur ne se trouble pas ! ».__ Un parallèle s’impose mais, rassurez-vous, je ne le dresse pas entre la Passion du Christ et la pandémie qui nous agresse. Le parallèle est ailleurs : il se dresse entre hier et aujourd’hui. Hier, des disciples en proie au doute, paniqués à l’idée que leur Maître va mourir, des disciples apeurés et tout bonnement confinés dans une chambre haute… Aujourd’hui, des hommes et des femmes, des chrétiens aussi, et peut-être vous et moi, en proie au doute, au trouble, à la peur. Disciples d’hier ou disciples d’aujourd’hui : tous sont appelés à passer d’une foi ébranlée, fissurée, à une foi accomplie, solide. « Ce qui est mis en scène par l’évangile, c’est la foi acceptée ou refusée, élémentaire ou achevée, obscurcie ou aboutie ». La foi, une matière à toujours retravailler car il en va comme d’une formation continue : un apprentissage à revoir, à parfaire, à peaufiner. « Que votre cœur ne se trouble pas ! » Fort bien mais le Christ ne peut pas se limiter à cette seule formule. Il lui faut – à la formule – un corollaire, une base qui la légitime et qui fait que tous les possibles sont maintenant permis : «  Croyez en Dieu __ET__ croyez en moi ». Le voilà ce corollaire. La conjonction ET n’est pas une simple conjonction de coordination mais le révélateur d’une vérité qui dépasse les disciples : « Celui qui m’a vu a vu le Père ». Un double impératif qui, somme toute, n’en n’est qu’un seul mais qui ouvre le chemin au Père ! Et tous les possibles sont maintenant permis parce qu’avec la mort du Christ et sa résurrection, une vie nouvelle nous est offerte, un chemin nouveau nous est ouvert, un lieu de repos nous est réservé : « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures » ! Étonnant mais superbe aussi que ce soit Celui qui n’avait pas un lieu où reposer sa tête qui vienne nous parler de maison ! Mais il est vrai que son Royaume n’étant pas de ce monde, sa Maison ne s’y trouve pas non plus ! La Maison ! Entre confinement et dé-confinement, ça nous parle ! Autour de Pâques, j’avais transmis quelques « minutes » écrites par le pasteur Philippe Zeissig. Et c’est avec un vif plaisir que je lis dans le dernier Foi & Lumière les quelques lignes que Brigitte Raymond lui consacre. Et dans une de ces « minutes œcuméniques » proposées jadis sur les ondes de la Radio Suisse Romande, Philippe Zeissig a ces lignes sur la maison : « Ça  nous parle, la maison… Parce qu’on peut, dans le monde, aller très loin, faire en tous sens des milliers de kilomètres, par devoir ou pour le plaisir… On peut visiter la erre… et le monde entier, rien ni personne ne peuvent nous faire oublier ce point minuscule qui s’appelle la maison. Ce n’est que quelques mètres carrés, et dans ce sens-là, c’est très petit. Mais parce que c’est d’abord quelqu’un, la maison, c’est très grand. C’est le lieu des présences, de la tendresse, des choses précieuses… C’est le lieu de la confiance, de la vie et des raisons de vivre, des projets et des souvenirs, du passé et de l’avenir… On ne l’a pas quittée, qu’on espère y revenir : « Pourvu que je puisse rentrer à la maison »,  et il y a souvent dans ces mots toute notre espérance… Alors quand Il a dû choisir dans ce que nous connaissons pour nous faire comprendre ce que nous avons tant de peine à comprendre, le Chris a dit… : « Il y a beaucoup de demeures dans la Maison de mon Père, et je vais vous préparer une place ». Alors, maintenant, on sait un peu mieux d’où l’on vient et où l’on va. Et on pourra mieux rechercher ces racines qui feront de notre vie une maison déjà habitée d’éternité » [Fin de citation]. * La maison, lieu de présence et de tendresse… dit Zeissig, mais oui… parce que la Maison du Père sera celle où le « Dieu est amour » se conjuguera à l’infini (1 Jean 4). * La maison, lieu de vie et de raison de vivre… dit Zeissig, mais oui… parce que la Maison du Père sera celle où « Dieu est la vie » (Jean 14) * La maison, lieu du passé et de l’avenir… dit Zeissig, mais oui… parce que Celui qui était, qui est et qui vient en est le centre (Apocalypse 22 v 13). On ne se perdra pas dans les hésitations des Pères de l’Église qui s’épuisaient en interrogations quant aux plusieurs demeures dans la maison du Père. Dans le Nouveau Testament, le domaine céleste est parfois évoqué par de semblables métaphores. Mais le terme « demeure », lui, nous interpelle. L’évangile, et donc chacun de ses rédacteurs a son vocabulaire particulier ! Jean utilise avec une belle régularité tant le substantif « demeure » que l’infinitif « demeurer ». Ainsi, il nous invite à quitter ce provisoire qui caractérise trop souvent nos vies – voyons notre actualité – pour nous ancrer dans « ce qui demeure ». Il nous propose encore, plus loin dans notre chapitre tout comme dans le suivant, un Jésus qui s’affirme être la vraie vigne et son Père le vigneron ! Un vocabulaire imagé (fruit, branche, taille, sarment…), un vocabulaire qui nous rappelle d’autres images. Et les confinés que nous sommes, avouons-le, souffrons passablement de l’éloignement obligé de la communauté, de l’impossibilité du rassemblement dominical, de la séparation physique que la pandémie nous impose, de l’absence de communion effective et du Notre-Père dit, à l’unisson, au terme du repas du Seigneur. __Le texte d’Actes 6__ nous y fait penser. Ce n’est pas tellement le choix des diacres et leur installation que nous retenons mais bien, et d’abord, la notion de repas et de service aux tables. Aujourd’hui, et justement parce que cela nous est limité, notre regard se porte sur cette réalité à venir où nous prendrons dans la Maison du Père, avec Celui qui fut le Serviteur parfait, un repas de fête à ses tables éternelles. Nous sommes dans l’attente où Il fera toutes choses nouvelles. Et confinés ou pas, nous avons cette faculté, voire cette obligation, de sortir de nos murs pour emprunter le chemin qui nous est ouvert. Et cela, pas n’importe comment ! C’est ici que le troisième texte, celui de __1 Pierre 2__ nous bouscule. Chez Pierre, le thème de la Maison est encore présent tout au travers d’une pierre vivante, le Christ, autour duquel d’autres pierres, les chrétiens, vont venir s’ajouter pour aboutir à une construction. Et voici les pierres vivantes qui forment la communauté chrétienne, édifiée en maison spirituelle. Et pas n’importe laquelle : une lignée choisie, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis… alors non, pas une simple maison, un __Temple__ ! Allons, un petit effort de mémoire : le premier édifice dont la Bible nous parle, c’est… la tour de Babel (Ça vous dit quelque chose la tour de Babel ?) laquelle tour, volonté des hommes était construite en briques. La différence entre les pierres et les briques, c’est que les briques sont toutes identiques, cuites à partir du même moule, à l’exemple d’une entreprise totalitaire où tout un chacun doit être identique à l’autre… tandis que les pierres, taillées chacune avec ses particularités peut participer à la construction d’un édifice, volonté de Dieu, et former une maison spirituelle où, dans la diversité des dons et des charismes, s’exprime l’unité autour et dans Celui qui est la pierre d’angle. Oserai-je un parallèle qui n’est peut-être que fortuit ? Encore que… Quand Pierre parle de communauté sacerdotale, de nation sainte, d’un peuple de sacrificateurs, tout ce vocabulaire fait rudement penser au livre de l’Exode. * Eux, ils avaient fêté la Pâque. Nous, nous venons de fêter Pâques. * Eux, ils avaient marché dans le désert pendant 40 ans – 40, un nombre qui marque la difficulté, l’effort, la souffrance. Nous, nous marchons dans un temps où la difficulté, l’effort et la souffrance ne nous sont pas épargnés. * Eux, ils sont entrés dans une terre promise, accomplissement de tant de rêves et d’espérance. Nous, nous entrerons bientôt dans cette Maison où nous attend Celui qui nous a préparé le chemin. Vous avez reçu le dernier bulletin paroissial. Vous y avez découvert, au travers de l’actualité du consistoire rédigée par le président, le thème choisi pour l’année à venir : « Heureux, en marche vers l’espérance ! ». He bien oui, nous sommes en marche ! La route est longue, difficile, chaotique parfois, les épreuves ne nous sont pas épargnées. Nous vivons, comme dit plus haut, un temps de déréliction, c’est-à-dire un temps où le désespoir tend à marquer toute chose de son empreinte même que, comme le dit Ellul, l’espérance en devient oubliée ! Pandémie ? Doute ? Désespoir ? Peut-être mais nous sommes en marche avec une espérance retrouvée, une certitude affichée, parce qu’au bout du chemin, Quelqu’un nous attend à la Maison. Quelqu’un qui nous redit, avec la tendresse qui le caractérise « Que votre cœur ne se trouble pas ! » Amen. __Eric N Delbeauve__ _Le 10 mai 2020_