Dernière modification par Johan - 2020-04-18 12:40:00

Jésus se montre à Thomas

Jean 20 : 19-31

Pourquoi les apôtres se sont-ils retrouvés dans la chambre haute en ce dimanche de la résurrection, ils auraient pu s'en aller, quitter Jérusalem et retourner chacun chez eux ? Non, ils ont choisi de se tenir dans ce lieu où quelques jours plutôt Jésus était encore parmi eux, les enseignant, partageant le repas de la Pâque … Ils sont ensembles, mais ils ont peur ! Tous leurs rêves d'une restauration d'Israël et de l'instauration du royaume messianique attendu depuis tant de siècles, tous ces rêves se sont évanouis lorsque la pierre du tombeau s'est refermée sur ce corps déjà froid !

Les événements se sont bousculés en quelques heures, l'arrestation de Jésus, son procès sommaire et inique, sa condamnation, sa mort dans ce supplice infâme de la crucifixion. Ce spectacle, ils n'ont pas pu le supporter, ils se sont tous enfuis. Seul Jean, le bien-aimé, était au pied de la croix, appelé à recueillir Marie dans sa maison. Il y a bien eu, en ce dimanche matin, le témoignage des femmes disant que le tombeau était vide. Pierre et Jean y sont allés et ont confirmé le témoignage des femmes, mais lui, ils le l'ont pas vu. Ce qu'ils ont constaté a plutôt semé le doute dans leurs cœurs, ouvrant en eux de multiples questions.

Alors, ils sont là, dans cette chambre haute, apeurés, portes verrouillées, barricadés … confinés … par crainte des autorités.
Et brusquement, celui qu'il n'attendait pas, est là, debout au milieu d'eux avec une parole qui parle de paix : "la paix soit avec vous !" Il leur montre ses plaies … ses mains, son côté. Jean nous dit qu'ils ont été remplis de joie, mais étaient-ils réellement convaincus ? Dans un autre évangile, il nous est dit qu'ils croyaient voir un fantôme … D'autres récits vont nous dire qu'ils vont continuer à douter et que le Christ leur en ferra le reproche, et même lorsqu'il se montera à eux en Galilée dans les jours qui suivront, l'évangéliste Matthieu nous dira que même alors plusieurs continueront à avoir des doutes quant à la réalité de son retour à la vie …

J'aime cette honnêteté des narrateurs évangéliques. On n'enjolive pas, on ne gomme pas la rudesse et les aspérités d'une reconnaissance qui sera lente à venir.
Foi et doutes se mêlent d'espoirs et de craintes : "Et si c'était vrai ?" Et si, ce qu'il a annoncé tant de foi était en train de se réaliser sous leurs yeux ?
Combien ce chemin nous renvoie à nos doutes, nos questions, nos espérances.
Par ce que la foi sera toujours traversée par l'aiguillon du doute. Nous ne sommes pas témoins, nous ne sommes que les lecteurs/auditeurs de témoignages qui nous disent l'incroyable : "il est ressuscité !"
Il nous faut donc faire confiance à ce que d'autres ont vécu, à ce que d'autres ont vu. Si nous n'avions que quelques témoignages, mais l'apôtre Paul nous dira qu'ils étaient plus de cinq cent à l'avoir vu vivant. Et puis, il nous faudra aussi le témoignage de ces centaines de milliers de femmes et d'hommes, qui affirmeront, parfois au péril de leurs vies, que le Christ est vivant, agissant, présent au cœur même de leurs existences.

Ce chemin, Thomas ne l'a pas encore emprunté. Il est encore au temps des exigences : "si je ne touche pas, si je ne mets pas mes doigts, ma main … je ne croirai pas !"
Quelle violence dans ses propos. Le témoignage des apôtres, celui des femmes et certainement aussi celui des deux disciples de retour d'Emmaüs ne l'ont pas convaincu. Il lui faut la matérialité de la rencontre, la matérialité d'une foi qui a besoin de toucher pour croire. Mais est-ce encore la foi ?
On ne sait pas grand-chose de ce Thomas. Il est mentionné comme faisant partie des douze. En dehors de cet épisode, on le retrouve à deux reprises dans l'évangile de Jean. Il apparaît tout d'abord dans le récit de la résurrection de Lazare. Jésus a reçu un appel à l'aide de Marthe lui annonçant que son frère est mourant. Jésus attend deux jours avant de se mettre en route et annonce, au terme de cette attente, que Lazare est mort : "Lazare est mort, et je suis heureux pour vous de ne pas avoir été là, afin que vous croyiez, mais allons auprès de lui. Alors Thomas dit aux autres disciples : allons, nous aussi pour que nous mourrions avec lui !" (Jn 11,14-16)
Parole étrange. Manifestement Thomas ne comprend pas que le retour à la vie de Lazare, que Jésus annonce aux disciples, préfigure sa propre résurrection. En ramenant Lazare de la mort à a vie, Dieu sera non seulement glorifié, mais ce sera le signe éclatant qu'un nouveau rapport à la mort s'établit à travers le Christ. Un enseignement que les disciples ne captent pas, et Thomas pas plus que les autres.

Thomas, nous le retrouvons dans la chambre haute, à l'écoute des enseignements de Jésus qui nous sont rapportés dans les chapitres 13 à 16 de l'évangile selon Jean.
Jésus leur annonce l'imminence de son départ et son désir de leur préparer une place auprès du Père :
"Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures : sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer le lieu où vous serez ? Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi. Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin. »
Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? »
Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi." (Jn 14,1-6)
Thomas se fait-il le porte-parole des autres apôtres, ou exprime t-il à nouveau son incompréhension devant la véritable identité du Christ ? Quelle est cette "maison du Père" aux pièces innombrables dont les disciples devraient connaître le chemin d'accès ? Thomas serait-il trop attaché à la vision messianique d'un royaume terrestre inauguré par le Christ pour ne pas discerner en Lui, dans ses propos comme dans ses gestes, un message qui transcende la seule lecture matérielle de sa présence ?
Cela expliquerait peut-être son absence le jour de la résurrection.
Il partage probablement la même déception que celle des deux disciples qui l'après-midi de Pâques s'éloignent de Jérusalem en direction de la petite bourgade d'Emmaüs.
A ce mystérieux compagnon de route rencontré en chemin qui s'étonnera de la tristesse de leur démarche et de leurs propos, l'un d'eux, nommé Cléopas, lui exposera toute sa déception et son amertume : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci !" –
"Quoi donc ?" leur dit-il.
"Mais ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple : comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël.
Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu." (Lc 24,15-24)

"Mais lui ils ne l'ont pas vu". Combien cette remarque prend tout son sens en ce jour de Pâques. Autour du tombeau vide toutes les hypothèses sont possibles, mais c'est de cette vision du Christ vivant que les disciples ont besoin pour passer du doute à la foi.
On peut donc comprendre que Thomas, lorsque ceux qui étaient à Jérusalem, dans la chambre haute, lui affirmeront avec force que le Christ "ils l'ont vu !" que Thomas y mette des conditions. Cette vision il en a besoin pour comprendre qu'il s'est totalement trompé et qu'il lui faut maintenant porter un autre regard sur cet homme qu'il a pourtant côtoyer pendant près de trois ans. C'est à une révolution complète qu'il est appelé et on peut donc comprendre qu'il y mette des conditions : "si je ne vois pas, si je ne touche pas …"

Cette fois-ci il ne quitte plus les autres apôtres. Il attend un nouveau signe, une nouvelle présence. Elle lui sera donnée une semaine plus tard, toujours en ce même lieu, cette même chambre haute. Les portes sont-elles encore verrouillées, barricadées … rien ne nous en est dit.
Ce sera la même présence, les mêmes paroles : "la paix soit avec vous".
Mais c'est vers Thomas que le Christ se tourne. On l'imagine ouvrant les bras, dégageant le tissu qui couvre sa blessure, montrant les paumes de ses mains déchirées par les clous.
Aucune agressivité, aucun reproche, mais l'attente d'un signe, d'un geste, peut-être d'une parole où Thomas exprimerait l'absurdité de ses exigences.
Il ne mettra ni ses doigts, ni ses mains dans les plaies béantes, mais c'est à genoux qu'il confessera la pleine seigneurie du Christ : "mon Seigneur et mon Dieu"
En quelques mots il exprime l'incroyable. Cet homme devant lui, est Seigneur et Dieu ! C'est de la bouche d'un incrédule repentant que s'exprime la plus belle confession de la véritable identité du Christ, pleinement Dieu et pleinement homme.
L'homme qui se relève n'est plus le même. Il n'est plus ce disciple craintif, tiraillé par le doute, mais cet apôtre que l'on retrouvera à Jérusalem, le jour de la Pentecôte proclamant avec Pierre : "Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes tous témoins.
Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l’Esprit Saint promis et il l’a répandu, comme vous le voyez et l’entendez." (Act 2,32)

Thomas est devenu un homme de foi, mais si le Christ le déclare heureux, il ajoutera que ceux qui croiront sans avoir vu, sont eux : bienheureux; makarioi, beati !
"bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru !"
Et ce makarioi, ce bienheureux, c'est à nous que le Christ l'adresse.
Nous sommes bienheureux parce que nous avons cru sans qu'un signe extérieur, surnaturel, éblouissant ne soit venu éclairer nos chemins de doutes.
Beaucoup autour de nous, aimeraient cette vision qui emporterait toutes leurs résistances, leurs doutes, leurs questions.

Mais sommes-nous aussi orphelins que ce récit pourrait nous le laisser croire ?
Combien ont vu et n'ont pas cru, n'ont pas discerné ou n'ont pas voulu discerner dans ces signes de la grâce que le Seigneur leur adressait une parole ?
Nous l'avons déjà mentionné, si nous ne disposons pas de preuves matérielles évidentes qui entraîneraient notre foi, nous disposons d'une infinité de signes, si nous savons les discerner, qui nous proposent un chemin de foi, de lumière.
Le premier est certainement ce témoignage du Saint-Esprit qui nous convainc et atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Il y a le témoignage de l'Ecriture qui tout au long de ses pages nous dévoile le plan de salut de Dieu manifesté en Jésus-Christ. La foi, dira l'apôtre Paul, vient de ce qu'on entend, et ce qu'on entend vient de la Parole de Dieu. Il ne nous faut donc sous estimer la puissance évocatrice de la Parole qui atteste que ce Jésus, "Dieu l'a souverainement élevé et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom … afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse … et que toute langue confesse que le Seigneur, c'est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père". (Phil 2,9-11)
Et puis, il y a le témoignage de ces hommes et de ces femmes qui vivent au quotidien de la grâce et de l'amour de Dieu. Qui posent ces gestes qui attestent qu'une vie de liberté, de guérison, de joie est possible, une joie qui peut transcender les plus terribles épreuves de l'existence. Parce que la foi ce n'est pas seulement adhérer à quelques vérités, mais apprendre à les vivre et les mettre en œuvre au cœur de nos vies.

Non, nous ne sommes pas orphelins. L'Esprit nous a été donné en abondance et si nous acceptons de lui donner un plein accès à nos vies, il viendra murmurer à nos cœurs la réalité de notre filiation : "voyez de quel grand amour le Père nous a fait don, que nous soyons enfants de Dieu : et nous le sommes !". (1 Jn 3,1)
Tout est dans cette insistance de l'apôtre Jean : "et nous le sommes !"
Cet engagement de foi nous aurons à le vivre chaque jour, au cœur des joies comme des souffrances de l'existence. Il nous faudra chaque jour revenir à la source pour y puiser les forces qui nous aideront à tenir jusqu'à demain, confiant dans cette parole qui nous dit que sommes "heureux" de ce don de foi qui nous a été donné.

"Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru !"

Amen

Pasteur Claude Vilain
Le 19 avril 2020
(enregistré par Claude)