Dernière modification par Johan - 2020-09-21 07:10:20

Du détachement à la joie

Matthieu 20, 1-16

Dimanche dernier, c’était votre culte de rentrée. Votre pasteure, Isabelle, a prêché à partir du psaume 84 et du texte des béatitudes dans l’évangile de Matthieu qui va vous servir de référence pour le thème de votre année paroissiale.

Si elle avait suivi les listes de lectures bibliques internationales, comme elle le fait à son habitude, elle vous aurait fait entendre et méditer la parabole du serviteur impitoyable, toujours dans l’évangile de Matthieu. Récit bien connu de ce serviteur – ou esclave – qui doit 10.000 talents à son maître qui en demande le remboursement. Le serviteur supplie alors son maître de faire preuve de patience envers lui, s’engageant une nouvelle fois à tout rembourser. Le maître entend la supplique et y accède. Après cela, ce même serviteur croise un de ses compagnons de servitude qui lui doit une petite somme. Il en exige le paiement immédiat. Le compagnon en question prononce exactement les mêmes mots que le serviteur vis-à-vis de son maître quelques versets plus tôt. Le serviteur refuse catégoriquement et fait envoyer son compagnon en prison. Le maître apprend cela, et livre le serviteur impitoyable aux bourreaux jusqu’à ce que toute la somme due soit remboursée.

Mais, allez-vous me demander, pourquoi faire ce rappel ? Parce qu’aujourd’hui, nous voici avec une autre parabole à caractère économique, toujours tirée de l’évangile de Matthieu. Là, c’est donc un maître de maison qui envoie chercher des ouvriers pour travailler dans ses champs, depuis le matin jusqu’à la fin de l’après-midi. Le soir venu, il fait procéder à la remise de la paye, suivant ce qui a été promis et convenu. Sauf que chacun des ouvriers va recevoir exactement la même somme. Et ce qui est convenable pour une journée de labeur devient plus que généreux pour une seule heure de travail. D’où la remarque acerbe des premiers embauchés qui, eux, ont travaillé toute la journée, ont supporté la chaleur du jour. C’est ainsi que le fameux « travailler plus pour gagner plus » vole en éclat, ne trouve pas de sens dans cette histoire. S’il y avait eu des syndicats agricoles du temps de Jésus, nul doute qu’ils seraient montés au créneau, avec raison, pour défendre une hiérarchie des revenus conforme à la quantité de travail effectué et à sa pénibilité.

Décidément, dans ces paraboles, Jésus ne montre pas un visage d’économiste averti. Même du point de vue d’une économie solidaire, de la décroissance économique nécessaire pour transformer la société et quitter le capitalisme sauvage et ses ravages y compris environnementaux, ces histoires ne tiennent pas la route. Vous me direz – et vous aurez raison – que l’économie n’est pas le sujet central de Jésus, qu’il se sert de ces historiettes pour nous faire comprendre un message autre, qu’il ne faut pas les prendre au pied de la lettre, mais les lire entre les lignes, ou tout simplement à partir de leur conclusion. Ainsi la première est sur le pardon : « C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous pardonne à son frère de tout son cœur ». Et la seconde concerne le Royaume de Dieu où « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers ». Tout ceci est vrai, j’en conviens.

Cependant, en général, dans ses paraboles, Jésus part de situations concrètes plausibles. C’est même leur principe de base : être de courts récits dans lesquels chacun peut se retrouver parce que ce qu’ils énoncent est possible dans la vie réelle. Or, là, dans ces deux paraboles au fond commun de placement dans l’économie, tout est invraisemblable. Quel serviteur pourrait bien devoir à son maître 10.000 talents, c’est-à-dire l’équivalent de 10.000 fois 30 kg d’or – cela se chiffrerait aujourd’hui à des centaines de millions d’euros –, à l’époque c’est l’équivalent de plus de 15 ans d’impôt de tout Israël ? Et surtout, quel maître aurait accepté de prêter autant d’argent à un simple esclave ? C’est impossible, c’est absurde ! Rien qu’à entendre le début de cette parabole, tout auditeur peut se rendre compte que quelque chose ne va pas. Quant à la seconde, quel patron, aussi généreux soit-il, procéderait-il de la sorte ? Quel ouvrier accepterait-il de travailler avec cette simple promesse : ce que tu recevras sera juste ? Un peu juste, juste juste, très juste, juste ? Cela ne veut rien dire en soi ! Quel maître de maison fait-il procéder à la distribution de la paye de telle sorte que chacun puisse constater ce qui est donné aux uns et aux autres ? Vous me direz que me voici avec des considérations contemporaines qui n’avaient pas cours au temps de Jésus ; et puis Jésus ne parle pas de patrons et d’ouvriers, ni de maîtres et d’esclaves, il parle de Dieu qui est infiniment grand et de nous ! Tout ceci est vrai. Toutefois, ce que j’ai appris au long de mes années de lectures et d’études des textes bibliques, notamment des évangiles, c’est que lorsqu’il y a paradoxe, il y a du sens, autre peut-être, mais du sens tout de même. Pour reprendre le concept du philosophe danois Søren Kierkegaard, c’est l’absurde qui fait sens, plus que la logique proprement dite. Dans un récit, toute rupture de sens amène un sens nouveau, une logique autre. C’est ce que nous pourrions appeler la paradox-illogéïté. Vous savez, comme lorsque Jésus dit « bienheureux », ou « en marche », et qu’ensuite il énumère des situations qui n’ont rien de vraiment réjouissantes… ceux qui pleurent, les pauvres en esprit, les persécutés pour la justice, et tant d’autres. Lorsqu’il y a paradoxe ou absurde, il faut s’en saisir. C’est dans l’absurde ou le paradoxe qu’est la voie juste, que vient se nicher une part de la vérité. Passer à côté, ce serait oublier cette part et donc l’amputer. Alors, allons-y, avec joie et entrain.

Que font le maître des serviteurs et le maître de maison ? Ils font preuve de générosité – c’est le moins que nous puissions dire. Ou, plus précisément, ils font preuve de détachement par rapport à l’argent dont ils savent pourtant la valeur, ce ne sont pas des riches insensés. Ils sont capables de détachement envers ce qui fait leur qualité. Dès lors, s’ils sont bien une image de Dieu dans une compréhension symbolique, ces deux passages prennent une couleur tout autre. Dans le premier, Dieu se détache de ce qui fait sa grandeur : sa richesse. Plus encore, il se détache de ce qui fait de lui un maître en offrant la liberté à son serviteur. Il se détache de sa propre nature, il se dépouille de lui-même. Dieu se détache de Dieu. Le maître remet sa dette à son serviteur, Dieu offre à l’humain ce dont lui-même s’est détaché. Dieu se détache de Dieu et offre sa déité à l’humain. Paul peut s’écrier : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20). Nous voici en face d’une parabole sur le détachement – l’incarnation, puisqu’en elle, le Christ « s’est détaché de lui-même, le rang qui l’égalait à Dieu, en se faisant vraiment esclave, en devenant semblable aux humains » (Philippien 2, 4ss). Le serviteur, lui, n’a pas vécu pareil détachement. Il a oublié que le serviteur n’est pas plus grand que son maître (Jean 13, 16). Il est demeuré l’esclave qu’il a toujours été, esclave de sa condition. Il a rejeté le vide qui l’aurait empli d’une richesse paradoxale, mais tellement plus grande que n’importe quelle autre richesse humaine. Il aurait pu vivre la grâce de « la ressemblance entre lui et Dieu », pour reprendre les termes de Maître Eckhart.

Les ouvriers de la première heure, tout pareillement, n’ont pas accepté le détachement du maître de maison. Surtout, ils n’ont pas su le vivre à leur tour le moment venu. Ils n’ont pas eu ce détachement et l’humilité qui est son corolaire. Ils auraient pu dire : c’est juste, c’est par pure grâce, qu’il en soit ainsi.

Ces deux paraboles prennent un sens renouvelé. Elles ne sont plus seulement des enseignements pour la vie ordinaire, mais recouvre une dimension éminemment spirituelle, mystique diraient certains, qui ajoute de la joie. « Nul n’est plus joyeux que celui qui se trouve dans le plus grand détachement » (Maître Eckhart – traité sur le Détachement). Dans l’évangile de Matthieu, il y a une troisième parabole à caractère économique, celle dite des talents (Matthieu 25) dans laquelle le maître de maison se détache de ses biens en les confiant à trois de ses serviteurs puis en partant en voyage. À son retour, aux deux premiers, il adresse ces paroles : « entre dans la joie de ton maître ». Je vois là une pointe de ces trois récits symboliques : nous faire accéder à la joie véritable. Paul, dans les Actes des Apôtres, rapporte une parole de Jésus devenue célèbre : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20, 35) ; dans la version populaire : il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. Dans un presque mot à mot : Il est plus heureux celui qui donne… celui qui vit le détachement que celui qui s’accroche.

« Heureux – Bienheureux », nous voici revenus à la prédication de votre pasteure et à votre thème de l’année. La boucle est à boucler, cela vous revient, je me détache de mes mots et vous les confie.

Pasteur Bruneau Joussellin
Le 20 septembre 2020
(enregistré par Jacques)