Dernière modification par Johan - 2020-11-22 14:35:38

Le retour du fils prodigue

Luc 15, 11-32

Voici une histoire de famille, comme il y en a beaucoup dans la Bible et plus spécialement une histoire de fratrie comme celle de Cain et Abel, Isaac et Ismaël, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères…
Alors cette histoire nous parle forcément car nos vies sont pleines d’histoires de familles … mais ici le personnage central de l’histoire de famille c’est le Père et le père c’est Dieu bien sûr puisque cette histoire est une parabole : Jésus qui la raconte nous appelle à regarder au-delà de l’histoire pour nous parler de Dieu, notre Père, et de sa relation à ses enfants : c’est à dire à nous tous !

A la relecture de cette parabole bien connue, j’ai été touchée par les mouvements qui traversent toute l’histoire: c’est un peu comme une pièce en 4 tableaux traversée en permanence par le mouvement.
Et chacun de ces mouvements est synonyme
d’exclusion ou d’inclusion,
d’éloignement ou de rapprochement,
d’ouverture ou de fermeture.
Tout au long de la pièce, il y a un jeu de mouvements en opposition.
Tous ces mouvements ont pris sens pour moi;
Ils m’apparaissent comme porteurs de messages et de propositions pour nous aujourd'hui.

Voyons le premier tableau et les mouvements qui l’animent:
A l’ouverture du rideau, le Père est là, en scène « un Père avait 2 fils »
et voici que le fils cadet surgit :
sans préambule, sans commentaire… il demande sa part d’héritage à son père.
Celui-ci la lui donne sans commentaire non plus, sans mise en garde, sans reproche…
il lui donne son dû et le laisse aller.
Le Père le laisse partir parce que le projet d’un père aimant pour son fils est de le laisser prendre son envol, mener son projet de vie sans peser sur lui.
Alors le fils cadet part…
- Comment part-il ? Vite sans doute car il lui faut peu de jours pour convertir sa part d’héritage en argent, nous dit-on.
- Vers où part il ? Vers un pays lointain .
- Mais pourquoi part il ?
Cela ne nous est pas dit mais l’impression qui se dégage de ce départ est celui d’une mise à distance souhaitée, d’une rupture de lien désirée, d’un éloignement revendiqué.
On dirait que le fils veut « couper les ponts », comme on dit, avec tout ce qui, pense t-il, le retient prisonnier et l’empêche d’exister par lui-même.
Un départ pour se « libérer » et vivre sa vie…
Il part dans un mouvement qui met à distance et même peut-être rejette la maison du Père, les liens avec le Père et aussi avec les frères etc… un mouvement d’éloignement, d’exclusion.
Et ce départ a lieu sous les yeux du Père qui reste là, à regarder le fils s’éloigner, et bien des sentiments remplissent sans doute son cœur.

Très vite pourtant, le paysage change !

2eme tableau: la vie du fils cadet au loin
Que se passe t-il au loin ?
L’argent file vite au gré des envies et du plaisir immédiat …
Pas de projet de vie, pas de lien créé, pas de construction d’un avenir…
Rien que le plaisir de l’instant et puis …. Soudain … plus rien: le vide
- vide matériel: plus de ressources
- vide affectif: solitude au point que personne ne lui donne à manger lorsqu’il se retrouve dans le dénuement le plus total
- servitude au lieu de liberté: il se retrouve dépendant d’un maitre qui lui fait garder les cochons,(animal impur par excellence)
Confronté à ce vide à plusieurs dimensions, le fils cadet se perd lui-même: il ne sait plus qui il est, il ne sait plus où il va.
- mais cette situation face au vide entraine un autre mouvement:
Mouvement vers l’intérieur: le texte dit «rentré en lui-même »
Ce fils cadet commence un chemin…un chemin intérieur, personnel, intime en regardant sa vie.. ou plutôt l’absence de vie qu’il a choisie, le non-sens de cette vie, le vide, la mort que contient ce choix…
Alors ce cheminement à l’intérieur de lui-même l’amène à une décision: celle d’un nouveau mouvement vers l’extérieur.

3eme tableau: le retour vers la maison du Père
Dans un mouvement de retournement, il ressort de lui-même et il s’avance maintenant sur un chemin d’humilité totale vers la maison du Père; il revient sur ses pas, porté par une démarche d’humilité et de repentance :
Comment sera t-il reçu ?
Que deviendra t-il chez le Père ?
il ne sait pas, mais il ne s’en inquiète pas.
il est dans une démarche profondément sincère dans laquelle il n’attend rien et dans laquelle aussi il est disponible pour ce qui lui sera donné.
Il ne se sent même plus digne d’être appelé « fils » mais il revient quand même vers la « maison du Père».
Là où finalement, après cette expérience sans issue, il sent son port d’attache, son ancrage, là où il veut revenir, là où il veut se retrouver.

Ce mouvement est bouleversant tant il est plein d’humilité et de disponibilité: on sent une démarche de vérité de ce fils qui a fait le constat de son errance, du vide de sa vie, qui a affronté avec lucidité les choix qu’il a faits et qui est prêt pour un nouveau départ... sous le regard du Père, quel que soit ce regard.
Il sait ce qu’il veut dire à son Père: confesser son errance, son éloignement, c’est ça qu’il a envie de dire même sans savoir comment cela sera reçu et pour moi, c’est en cela que ce mouvement est bouleversant de vérité.

Et le Père, qui, certainement, n’a cessé de l’attendre, le Père s’élance : regard tendu, bras ouverts, coeur battant, visage rayonnant de joie : le Père est rempli de toutes ces émotions qui s’expriment dans son mouvement vers…son fils.
mais son mouvement est aussi un mouvement d’inclusion pour accueillir, retrouver ce fils, pour retisser, resserrer le lien avec celui qui s’était éloigné et qui avait rompu le lien.

Ces mouvements sont magnifiques de spontanéité et d’émotion: Ce fils a toujours été attendu dans le secret du coeur du Père et voici maintenant qu’il revient, de lui-même !
Le Père s’élance vers lui !

Pas un mot de la part du Père après que le fils ait confessé sa faute et remis sa culpabilité,
pas un mot mais des gestes: geste d’amour, geste d’inclusion, geste d’apaisement.
Amour qui pardonne, Amour qui dépasse tout reproche, tout ressentiment, amour qui accueille et qui apaise.

Ce geste est magnifiquement rendu dans ce tableau bouleversant de Rembrandt:
Regardons le Père et le fils dans l’intimité de ces retrouvailles, dans l’intimité de cet amour offert et de cette repentance totale.
Les mains du Père se posent sur les épaules du fils et l’enveloppent d’amour et de Paix: une main ferme pour le recevoir et le soutenir, une main tendre pour le pardonner et l’accueillir.
Toutes les dimensions de l’Amour du Père sont là dans ce geste: amour sans condition, miséricorde, paix.
La grâce de Dieu est offerte à celui qui se tourne vers lui, en vérité.

Alors voici le message pour nous, la bonne nouvelle pour chacun de nous : à nous aussi, enfants du Père, cet amour-là est offert, cette grâce est offerte sans conditions à celui qui l’attend.

Et c’est alors que la scène se met en mouvement pour le 4eme tableau : la fête
… tous les personnages de la maisonnée sont appelés à se mettre en mouvement pour que la fête soit totale et que tous y soient associés !
« Apportez vite la plus belle robe et mettez-la lui
Mettez lui une bague au doigt et des sandales aux pieds »  - Par ces gestes le Père replace le fils dans la maison :
« Amenez le veau gras et abattez le
Mangeons, faisons la fête.
car mon fils que voici était mort et il a repris vie;
il était perdu et il a été retrouvé. »
- Par cette Parole, le Père restaure le fils dans sa condition de fils et dans cette invitation à la fête, le Père inclut toute la maisonnée: la fête de la vie est pour tous !
Et pas pour le Père seulement: tous sont associés à cette joie du retour dans la maison du Père, de ce retour à la Vie !

Mais voici que le fils ainé apparait dans la scène et il nous propose une autre posture dans la relation au Père:
Le voici de retour des champs, son occupation quotidienne, et il entend le son de la fête :
il rentre alors dans un mouvement de colère lorsqu’il apprend que c’est le retour de son frère que l’on s’apprête à fêter: il sort de lui-même en quelque sorte aussi fortement que son frère était rentré en lui-même.

Il ne contrôle pas sa colère,
Il ne veut pas entrer, franchir le seuil, faire le pas pour participer à cette fête: il reste immobile, figé dans sa colère et dans sa jalousie, incapable de se mettre en mouvement pour rejoindre la fête, la vie:
Ce fils ainé était resté à la maison mais par obligation en quelque sorte, par respect de la tradition, sans avoir vraiment choisi cette situation.
Il s’était lui-même enfermé dans son rapport au Père, rapport d’obéissance et de service mais il n’était pas entré dans une relation avec le Père : l’amour ne s’était pas dit, ne s’était pas compris et la relation était faussée, elle était sans vie; le fils ainé est ainsi ,lui aussi, à sa façon, passé à côté de sa vie parce qu’il est passé à côté de la relation d’amour que lui offrait le Père.

Mais ce Père justement, se met aussi en mouvement vers lui: il sort pour le supplier; et le voici qui pose aussi ce geste d’accueil et d’amour vers lui pour l’inclure dans la fête de la vie.

En fait, le Père a le même élan vers les 2 fils: un élan d’amour, sans conditions, un élan au bénéfice de la vie,
un élan qui veut célébrer la vie dans la relation retrouvée !

Le Père lui rappelle aussi sa condition de fils « Toi mon enfant, tu es toujours avec moi » c’est à dire rien ne t’a été enlevé; ta place de fils reste toujours marquée en moi.

Et le Père l’invite à la fête pour … son frère: « ton frère qui était perdu est retrouvé»
Le Père appelle ici le regard du fils ainé sur son frère ; il l’invite à se décentrer de lui même pour accueillir l’autre; il l’invite à s’ouvrir à un amour qui dépasse ses propres préoccupations et ses propos limitations.

La bonne nouvelle pour nous est ici :
Il y a une place pour chacun sous le regard de Dieu : son amour est illimité et ses gestes d’accueil sont marqués du même élan et de la même joie à chaque fois qu’un fils revient dans la maison.

La pièce s‘arrête là
La fin de la parabole nous laisse…ainsi
sans savoir si le fils ainé finira par rentrer ou s’il fera demi -tour, sans savoir quel mouvement l’emportera: mouvement vers son frère pour s’associer à la fête ou mouvement en sens inverse pour s’éloigner de l’amour offert et de la vie célébrée.

Nous pouvons bien sûr nous demander quels mouvements sont les nôtres et à quel fils nous ressemblons le plus…
Mais ne sommes-nous pas un peu des 2 à la fois ?

Sommes-nous capables de ce mouvement en nous-même pour regarder en face nos errances, nos éloignements ?
Sommes-nous capables de ce mouvement de retournement pour nous ouvrir au pardon et à l’amour qui redonne vie ?
ou sommes-nous incapables de nous mettre en mouvement, figés que nous sommes dans nos colères, dans nos enfermements, dans nos ressentiments, immobiles, sur le seuil de la porte où Il nous attend.

C’est bien le Père finalement qui occupe bien toute la place dans cette parabole : A travers tous ces mouvements, ce sont toutes les dimensions de son amour qui sont déployées ici pour nous:

L’amour qui laisse aller sans retenir,
l’amour qui va au-devant de nous pour nous accueillir et nous offrir le pardon et la paix dans nos dérives,
l’amour qui prend patience si nous restons sur le seuil et que nos coeurs ne sont pas prêts,
un amour sans conditions et sans limites ,
un amour qui veut nous conduire vers la vie et vers la liberté.

Ces mouvements que nous avons suivis dans cette histoire sont les mouvements de la vie et de nos vies de foi: éloignement, retournement, rapprochement,
mais à ces mouvements-là répondent toujours le même mouvement du Père: il s’avance vers nous, il nous enveloppe de sa miséricorde, il nous relève par son pardon, il nous envoie pour une vie renouvelée.

C’est le mouvement, la simplicité et la liberté du mouvement qui nous est demandé, mouvement pour nous tourner sans cesse vers le Père et être disponible pour recevoir son pardon, son amour et sa grâce.
A nous de prendre le risque du mouvement vers Celui qui nous attend les bras ouverts !
A nous de prendre aussi le risque du mouvement vers nos frères pour partager cette joie de l’amour et de la grâce offerte à chacun de la même façon quel qu’ait été son chemin !

Réjouissons-nous aujourd'hui: l’amour du Père, son pardon et sa grâce nous sont offerts sans conditions.
Il nous attend, il vient vers nous, il s’élance pour nous accueillir et nous offrir son amour !

Alléluia!
Amen

Madame Brigitte Raymond
Le 22 novembre 2020