Dernière modification par Johan - 2021-04-25 14:36:35

Attaché à Dieu

Psaume 63 1-12

Introduction. Au fil du recueil des Béatitudes, ce sommaire de la vie du croyant, la ressemblance à Jésus grandit d'une Béatitude à la suivante, sous l'action du Saint-Esprit. Mais ce qui grandit aussi, c'est l'attachement du croyant à Dieu. Un attachement qui n'est que l'une des facettes de l'amour divin, qui s'appelle tantôt grâce, bonté, bienveillance, tantôt compassion, miséricorde, pardon, tendresse, douceur, etc. Que de facettes à l'amour de Dieu ! Il est clair que le croyant voit sa capacité d'aimer sans cesse renouvelée à mesure qu'il gagne en maturité. C'est ainsi qu'il glisse tout doucement, d'expérience en expérience, de la simple ferveur à l'amour vrai de Dieu. Cette évolution se remarque par exemple à la facilité grandissante à entrer en prière et à y demeurer, de plus en plus spontanément, de moins en moins distrait ou tenté, de plus en plus insensible aux circonstances extérieures, ou encore de plus en plus libéré des formes ou conventions de la prières. La vie de prière n'est pas un long fleuve tranquille ; et l'attachement à Dieu est plutôt évolutif, dynamique, plastique, flexible, variable ou multicolore. Mais il est aussi personnel et très instable ! L'attachement à Dieu, c'est du relationnel ; il faut être deux pour s'aimer ! Notre perception personnelle de la chose et le point de vue de Dieu se télescopent facilement. Il est difficile d'en parler, d'autant que l'attachement à Dieu est lié à sa grâce inconditionnelle, également instable et incontrôlable ! La grâce divine ne cesse en effet d'aller et de venir ; tantôt elle s'éloigne, tantôt elle s'approche de nous ; elle semble parfois disparaître pour nous donner l'impression d'être perdue ! Dans notre vie spirituelle, les périodes éprouvantes de soif, de sécheresse ou de pénible et désolante recherche de Dieu, alternent ainsi avec des moments de consolation réjouissants bet exaltants, où Dieu finit par se donner pour étancher notre soif de lui. Voilà la pédagogie de la grâce, qui fait penser au flux et au reflux des vagues de la mer, qui ne laissent jamais deux fois la même trace sur la plage qu'elle viennent caresser. Notre vie et notre bonheur sont ainsi dessinés par Dieu, qui nous instille son amour au goutte à goutte, ou point après point, comme un peintre impressionniste, par d'innombrables retouches successives, chacune d'elles nous apprenant l'attachement à Dieu, cahin-caha, pour demeurer en lui, au gré de sa grâce.
Cela n'a donc pas beaucoup de sens de s'évaluer sans cesse, ni de se croire "un bon chrétien bien attaché à Dieu" et "bien détaché" de tout ce qui lui semble pécheur, chaotique, idolâtre. C'est à Dieu qu'il revient plutôt de nous éduquer à son amour, autant que nécessaire et comme il l'entend. C'est lui qui nous attache à lui, et qui est l'artisan de ce lien ! On s'attache donc d'abord à Dieu, ce qui permet ensuite de se détacher vraiment de ses péchés ou de ses pratiques idolâtres. Basculer ses idoles trop tôt, sans un attachement préalable à Dieu peut n'être qu'un coup d'épée dans l'eau ! Dieu est notre Bonheur et notre Bien, et lui seul connaît les racines de nos maux et les remèdes pour nous en guérir profondément. Lui seul sait comment nous attacher à lui, lui seul connaît nos cœurs, lui seul sait nous rendre heureux.
Pour développer le thème de l'attachement à Dieu, j'avais d'abord pensé travailler quelque chose de très johannique, comme le verbe "demeurer", ou le magnifique texte du "Cep et des sarments" (Jn 15), mais je me suis tout à coup retrouvé face à un demi verset du Ps 63 : "Mon âme est attachée à toi" ou "mon âme est collée à toi."
Quelques remarques techniques d'abord, sur le texte de ce psaume.

Le Psaume 63 porte 4x la formule "mon âme" (ou "mon être", héb. "nafchi", gr. "hè psuchè mou") aux versets 2,6,9,10 : d'abord, "mon âme a soif de toi" (à l'actif, v.2) ; ensuite, "mon âme sera rassasiée" (au passif, v.6 ; traduit dans la LXX par un optatif passif : "c'est mon souhait le plus profond, que ma soif de Dieu soit rassasiée !" / "puisse mon âme être enfin rassasiée !") ; puis, "mon âme est attachée après toi" (ou "à ta suite", v.9 ; traduit par un aoriste passif divin dans la LXX, "mon âme a été attachée à toi (et par toi)" !!!) ; et enfin, mes ennemis "cherchent mon âme" ou "ils lui en veulent pour la détruire / pour la destruction" (v.10).
L'âme, c'est en fait tout l'être ; il ne s'agit pas seulement de la partie immatérielle de l'être, comme il est tentant de le penser. C'est même plutôt le corps qui est la composante matérielle de l'être, son organe tactile qui rend possible sa relation avec le monde matériel extérieur ! Tout être humain "est" une âme, bien avant d'en "avoir" une !!! Et c'est donc tout l'être qui a soif de Dieu, "comme" une terre aride qui a besoin d'eau.
Entre parenthèses, le titre du psaume - "De David, quand il était dans le désert de Juda" - est tardif et surtout trompeur : le psalmiste passe par une période d'aridité spirituelle, il cherche Dieu, la grâce lui semble s'être éloignée. Sa soif est celle des Béatitudes, "Heureux les affamés et les assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés (par Dieu)" ; il s'agit de la soif de Dieu, qui au cœur des Béatitudes, qui peut survenir au désert comme ailleurs, et à laquelle Dieu finit par répondre en rassasiant l'homme de miséricorde et de pardon. Le psalmiste fait donc ici une sorte "d'expérience personnelle de la grâce". Au v.9, si le psalmiste est tout à coup rattaché à Dieu, de tout son être, mystérieusement, ce ne peut être que l'œuvre de la grâce divine, surprenante, imprévisible et incontrôlable.
En toute fin de psaume, le psalmiste est menacé, mais en vain, par des ennemis (v.10-12). Mais Dieu le protège d'eux. Ils pourchassent ou persécutent le psalmiste, qui en vient à souhaiter "qu'ils descendent aux profondeurs de la terre, qu'on les passe au fil de l'épée, qu'ils deviennent la pâture des chacals (ou des renards, ou des loups) !" Ils le cherchent pour le détruire, le persécutent, lui en veulent à mort, à lui le juste qui préfigure la justice du Christ à venir ! Le psalmiste laisse donc parler toute sa colère contre ses ennemis, ces tristes acteurs habituels du psautier, et notamment et logiquement du Ps 64 qui suit notre psaume et le complète. Qui sont-ils ? D'après Daniel Bourguet (que nous paraphrasons), "ce n'est que peu à peu qu'on apprend à identifier les ennemis des psaumes. S'ils semblent bien avoir un visage humain dans le texte, au final, c'est Satan et ses sbires que nous apprenons à reconnaître. Alors le psautier nous donne les mots dont nous avons besoin pour laisser libre cours à notre violence contre ces locataires insupportables qui rôdent dans nos vies spirituelles pour nous piéger. C'est contre Satan, et contre lui seulement, que les malédictions du psautier trouvent enfin leur vraie signification." C'est ainsi que Paul dit que "ce n'est pas contre la chair et le sang que nous luttons, mais contre" des puissances spirituelles hostiles… à l'attachement à Dieu !
Quoi qu'il en soit, au v.9, ces ennemis semblent bien tout à coup avoir été vaincus, et par là, le psalmiste semble avoir tout à coup retrouvé son attachement à Dieu : "Mon âme est attachée à toi" (de tout son être). Le verbe "attacher" (héb. "dâvak") a été traduit en grec dans la LXX par "kollaô", qui a donné le verbe français "coller"). On pourrait traduire : "Mon âme est collée à toi" ou "je suis collé à toi". Ce verbe sert entre autres à dire dans l'AT, l'attachement de "l'homme à l'Éternel", l'attachement de "l'homme à sa femme" (pour ne faire qu'une seule chair), l'attachement "des hommes fidèles à leur roi", l'attachement "de Ruth aux servantes de Booz", etc. Et il y a donc là certainement matière à nourrir notre méditation…

La juste distance de l'attachement "de tout son être" du psalmiste à Dieu Le grec de la LXX traduit l'hébreu par l'aoriste passif divin "ékollèthè" : le psalmiste "a été attaché / collé" ou "fut attaché / collé" à Dieu et "par Dieu" ! Plus exactement, Il a même été attaché "après Dieu" (gr. "opisô"), une préposition que nous connaissons bien dans le NT puisqu'elle décrit la place du disciple qui veut marcher "à la suite" de Jésus, "après lui" ou "derrière lui". C'est donc Dieu qui se charge d'attacher / coller le croyant à la juste place, tout près de lui, dans son intimité, juste dans son dos, pour l'y faire devenir son ami disciple, son proche collaborateur. La place du psalmiste ressemble donc à celle du disciple : tous deux sont censés suivre Dieu de tout près ; pas comme Simon-Pierre qui ne suivait Jésus que "de loin" ou "à distance" (gr. "apo makrothen"), ce qui révèle l'état pitoyable de son cœur juste avant qu'il renie Jésus. Simon-Pierre n'était pas à la juste place, bien trop éloigné de Jésus, cette fois-là. Son cœur était surtout trop "éloigné" de l'intimité de Jésus. Et même si Dieu reste toujours présent à son disciple, mais que le disciple n'est pas assez présent à son Dieu, il y a toujours quelque chose qui cloche et qui se remarque aux attitudes, postures, "grimaces", paroles, etc. Dans l'épreuve / tentation, certains bravent le danger pour s'attacher à Jésus, alors que d'autres, plutôt gouvernés par leurs peurs, se détachent ou s'éloignent de lui. Heureusement pour le croyant, Jésus n'a aucun problème de présence à autrui et reste toujours proche du croyant, comme quand il reste par exemple en contact visuel avec Simon-Pierre, et ce malgré ses errements ; c'est pourquoi, sans doute, Dieu a choisi de s'incarner, de carrément venir habiter le cœur du croyant ! Et le Saint-Esprit ? Il œuvre sans cesse à combattre la tendance naturelle du croyant à s'éloigner de Dieu. Nous sommes donc en de très bonnes mains, grâce à Dieu ! ET gloire à Dieu !
Un autre paramètre de la juste distance de l'attachement nous apparaît dans le grec de la LXX et du NT. En tout, une vingtaine de verbes grecs peuvent exprimer l'attachement à Dieu, traduisant quasi autant de verbes hébreux. Ce qui frappe, c'est leur construction, la plupart du temps avec "pros", soit comme préfixe (comme "pros-kollaô", coller au plus près ; "pros-menô", rester tout près / demeurer tout proche ; "pros-erchomai", venir au contact / s'approcher ; etc.) soit comme préposition (avec l'accusatif de mouvement). De quel mouvement s'agit-il ? D'un mouvement jusqu'au contact, où tout l'être est comme tendu vers Dieu, aspire à être "proche" de lui, à la fois attiré "contre" lui et poussé "jusqu'auprès" de lui. Le croyant est comme aspiré jusqu'à être en contact très étroit avec Dieu, en communion intime, en relation de complicité et d'amitié avec lui ; Jean l'Évangéliste dirait : "jusque sur son sein" ! Et tout cela est l'œuvre de Dieu. Comment s'y prend-il ? C'est un grand mystère. Mais on devine là toute la stratégie divine trinitaire pour entraîner l'homme dans son mouvement, dans sa danse. Au sein de la Trinité, c'est le Saint-Esprit qui tisse les liens d'amour entre le Père et le Fils ; il est le baiser du Père au Fils (et vice-versa) ! C'est lui qui raccommode aussi les relation entre Dieu et ses créatures, à la fois en "collant" / "attachant" le croyant au Père et en le faisant ressembler à Jésus. Il raccommode aussi les relations entre générations, entre un père et ses fils. C'est lui qui crée la juste distance entre Dieu et le croyant, une distance à l'image de Dieu, tout en transparence, mais aussi tout en pudeur discrète et réservée, afin de protéger l'amour entre Dieu et l'homme et d'éviter à cet amour de nouvelles blessures ou de ne pas réveiller les anciennes...
Enfin, disons que la juste distance de l'attachement à Dieu est surtout intérieure. Cela ne résout pas tous les problèmes, parce que le croyant met beaucoup de temps à connaître son propre cœur et à y trouver Dieu ! Oui, c'est une question de cœur, car un cœur-à-cœur avec Dieu vaut bien plus qu'un face-à-face. Seul Dieu peut connecter deux cœurs ; comment ?

Le souvenir de Dieu. Comme de nombreux psaumes, le Ps 63 "bascule" lui aussi, de la plainte à la louange, du manque à l'abondance, etc. Il suffit d'y suivre les occurrences de la formule "mon âme" : schématiquement, le psalmiste est d'abord assoiffé, comme on l'est au désert, espérant et cherchant Dieu dès l'aube ; c'est ensuite dans son espérance douloureuse que le mystère s'accomplit, et au v. 9, revoilà le psalmiste tout à coup attaché / collé à Dieu (et par Dieu). Quel changement ! Quel basculement ! Quel miracle !
Le centre / cœur du psaume nous dit clairement ce qui a changé : "Quand je me souviens de toi" (v.7). Oui, le psalmiste s'est tout à coup souvenu de Dieu, ce qui a tout changé en lui. Dieu a vu son désarroi, son épuisement, son espérance, sa recherche, sa soif ; Dieu a entendu sa plainte et n'y est pas resté sourd, et il s'est rappelé au bon souvenir du psalmiste ; il lui a rappelé sa force, sa présence, son amour / sa grâce "meilleur(e) que la vie", sa gloire ; et il a volé à son secours pour le consoler dans une étreinte d'amour. En réalité, en coulisses, c'est donc Dieu qui a réveillé les souvenirs du psalmiste, et qui, dans la foulée, l'a poussé à la méditation, à la bénédiction, à la prière, à l'allégresse, etc. C'est Dieu qui l'a fait revenir, comme si souvent, dans d'autres psaumes ! C'est ainsi que Dieu "a été une aide pour lui", et que "sa droite l'a soutenu", de l'intérieur, par le Saint-Esprit, à partir du cœur, en agissant directement sur sa mémoire. De quoi le psalmiste s'est-il souvenu exactement ? D'une vision de la gloire de Dieu qu'il a eue, jadis, dans le Temple, une vision peut-être agrémentée de paroles fortes. Ce qui nous rappelle aussi que Jésus a promis un jour à ses disciples que ses paroles leur seraient rappelées par le Saint-Esprit (Jn 14:26). Voilà le mystère de la grâce divine ! Jamais le psalmiste n'oubliera ce genre expérience, ce qui l'aidera dorénavant à ne plus se perdre, à ne plus se détacher de Dieu, à mieux rester attaché à lui, à mieux demeurer en lui. Cela restera pour lui l'une des expériences de la grâce les plus intenses qu'il aura jamais vécue, et chaque fois qu'il s'en souviendra, grâce à Dieu, son attachement à Dieu n'en deviendra qu'encore plus grand, car il y a toujours moyen de faire mieux dans ce domaine !

Conclusions. Il aura suffi d'un souvenir de Dieu pour que le psalmiste soit enfin "encore mieux" qu'avant attaché "après son Dieu". Quelque chose a basculé en lui quand Dieu a visité sa mémoire. A moins que ce soit Dieu lui-même qui aurait basculé en lui. C'est Dieu qui s'est donné au croyant, par pure grâce, tout à coup, juste au moment où la soif qui tyrannisait le psalmiste a été soudain divinement rassasiée. On n'oublie pas ce genre de moment, ce genre d'expérience, même si cela se produit en secret, de nuit, entre deux insomnies, deux méditations ou deux souvenirs d'une expérience avec Dieu. De toute façon, cela se produit, au sens large, dans les ténèbres, celles du psalmiste ou les nôtres, dans les recoins obscurs de notre mémoire, un endroit que Dieu connaît, habite et visite de temps en temps, pour nous rattacher à lui. C'est un de ses trucs pour être lumière dans nos ténèbres, nos oublis, nos égarements, nos négligences, nos ignorances, nos exils, nos "enfers". C'est un peu tout cela, le souvenir de Dieu, c'est "compter les bienfaits de Dieu", comme dit un cantique, les méditer et les contempler, en adorant. C'est l'un des chemins que prend la grâce de Dieu en nous pour que grandisse notre attachement à Dieu, comme au fil des Béatitudes. Dieu s'occupe de tout, à nous seulement de consentir à laisser Dieu habiter et transcender nos souvenirs, pour que se consolide notre attachement à lui, au gré de sa grâce, lentement mais surement. Quand un souvenir nous revient, ce n'est jamais sans raison ! Apprenons à y être attentifs, car c'est ainsi que Dieu s'y prend, lui qui demeure en nous, pour nous attacher à lui, pour demeurer en lui, pour vivre...

Monsieur Alain Fauconnier
Le 25 avril 2021