Dernière modification par Johan - 2021-01-03 13:41:34

La dimension communautaire des Béatitudes

Matthieu 5 : 5,8

Introduction.
Troisième méditation d'une série de trois, consacrée aux Béatitudes de Matthieu 5. Pour rappel, nous abordons les Béatitudes en tant que recueil, où elles sont disposées dans un ordre bien précis et très symétriquement, selon leurs formes syntaxiques, et où elles jouent, par paires, des rôles bien spécifiques.
Le 11 octobre dernier, lors du weekend paroissial, nous avions ainsi abordé la 1° et la 8°, celles qui portent la formule : "Le Royaume des Cieux est (déjà) à eux", une formule qui pourrait servir de second terme à toutes les Béatitudes du recueil. Nous avions survolé le long parcours du croyant, en dents de scie et tout en résistances, depuis l'accueil dans son cœur du Saint-Esprit, jusqu'à son acquisition de la capacité d'aimer ses ennemis, dans la persécution. Quelle métamorphose, par le Saint-Esprit !
Le 1 novembre ensuite, nous avions regroupé les quatre Béatitudes qui sont formulées au futur passif divin et qui expriment l'accomplissement des promesses que Dieu a faites au croyant, et qu'il s'engage à accomplir parfaitement dans sa vie, par l'œuvre et les retouches successives du Saint-Esprit. Nous avions insisté sur l'humilité que ce dernier instille dans le cœur du croyant, pour initier l'ensemble de son processus de métamorphose et de ressemblance à Jésus, l'image de Dieu.
Aujourd'hui enfin, il nous reste deux Béatitudes à examiner, celles des "doux" et des "cœurs purs", les 3° et 6° du recueil. Elles forment une paire, et ont la particularité de séparer le recueil en trois parties, comme pour l'équilibrer : il y a les deux premières, la 3°, les deux centrales, la 6°, et les deux dernières. Visuellement, elles sont très importantes. Elles semblent soutenir l'ensemble du recueil des huit, un peu comme un tréteau supporte une longue planche. De par leur disposition, elles semblent apporter de l'équilibre à l'ensemble. Comme des tréteaux, on dirait qu'elles sont sous la planche, alors que les six autres semblent plutôt dessus.

Qu'est-ce que ces deux Béatitudes ont en commun ? D'abord leur forme.
Elles sont formulées à l'actif, contrairement à celles qui sont au passif divin. Elles parlent donc plutôt de la dimension humaine des promesses, de leur réception ou de leur gestion par le croyant. C'est le croyant qui "recevra la terre en héritage" ou "en partage" et qui "verra Dieu". C'est le croyant qui est cette fois le sujet de l'action. Même s'il est juste aussi de dire que pour "voir Dieu", il faut bien aussi que ce dernier consente à "se laisser voir", à "se montrer", à "apparaître" au croyant ! Et même s'il est juste aussi de dire que pour recevoir quelque chose en héritage, ou en partage, il faut bien que cela nous soit donné... par Dieu ! Tout dépend de toute façon du bon vouloir de Dieu. La souveraineté de Dieu ne doit jamais être oubliée ou minimisée, mais l'accent tombe ici sur la gestion par le croyant de la grâce divine.
Les artifices littéraires mis en œuvre par Matthieu pour structurer si magnifiquement le recueil des Béatitudes sont les voies (active ou passive) des verbes.
Il aurait pu en choisir d'autres, mais s'il a choisi cet artifice-là, c'est pour exprimer qu'il y a dans l'œuvre du salut du croyant, la part de Dieu et celle de l'homme. Les voies passives sont pour l'œuvre de Dieu, les voies actives pour la participation de l'homme.
Dieu agit souverainement dans le cœur du croyant par son Esprit, et l'homme se laisse plus ou moins faire. Dieu consent à agir, et l'homme consent à se laisser faire par l'Esprit. L'humilité et l'amour, immenses, de Dieu font que Dieu ne s'impose jamais, et qu'il attend patiemment le consentement du croyant pour le transformer, quitte à y parvenir par un travail de sape et dans l'ombre. Le trop petit amour et l'orgueilleuse impatience du croyant retardent en revanche l'œuvre de Dieu. Ces deux aspects se complètent harmonieusement et se télescopent parfois violemment, en alternance, mais en équilibre. Et grâce à Dieu, tout concourt ainsi au bien de ceux qui aiment Dieu, au Bonheur des croyants à qui Dieu apprend à l'aimer, en leur faisant prendre conscience de ce qu'il réalise dans leur cœur.

Mais laissons-là les questions de formes et de structure des Béatitudes.
Et attachons-nous donc au côté humain de la collaboration, ou de la synergie, "homme - Dieu" dans notre salut. Il est clair que Dieu fait l'essentiel du travail, puisqu'il promet de s'investir totalement pour réaliser ou mener à terme notre salut. Comment s'y prend-il ? Il commence par nous donner son Esprit, pour pouvoir ensuite nous transformer de l'intérieur, à partir de notre cœur profond, d'abord inconsciemment, puis de plus en plus consciemment. C'est sa stratégie. Et nous, comment collaborons-nous avec Dieu ? Nous sommes bien maladroits et faibles, mais en gros, un moment donné, nous lui confions tout de même nos vies, nous baissons les armes, et nous nous laissons faire, tout en résistant malheureusement cycliquement à son œuvre en nous. Nous maîtrisons bien mal nos pensées, nous sommes négligents, oublieux et ignorants, nous sommes lents, adeptes de la procrastination, nous ne progressons qu'en dents de scie, bref nous sommes de grands malades. Et quand nous essayons de guérir, c'est toujours lent, très lent. Nous nous éloignons et nous repentons presque mécaniquement. Et quand nous nous repentons, c'est souvent du bout des doigts, du bout des lèvres, du bout du cœur.
Nous freinons l'œuvre de Dieu des quatre fers, quoi ! Notre orgueil nous joue des tours, essayant sans cesse d'éteindre ou de tempérer, "katalambanô" en grec, l'humilité lumineuse et salvatrice du Saint-Esprit, celle que Dieu dépose dans nos cœurs pour abattre précisément notre orgueil, et par là, pouvoir nous transformer. Or sans humilité, pas de douceur, et nous voilà déjà bloqués à la deuxième Béatitude, à tergiverser quant à nos choix les plus vitaux ! Désirons-nous vraiment nous laisser sauver, voulons-nous vraiment de la Vie en abondance que Dieu nous offre et de la guérison intérieure qu'il est d'ailleurs le seul à pouvoir nous apporter ? Avons-nous vraiment choisi de vivre, "choisi la Vie", comme dirait Simone Pacot ???
Que d'hésitations, pauvres de nous ! Heureusement, voici une bonne nouvelle !!!
Dieu est terriblement patient et persévérant, il nous aime tellement, il nous connaît parfaitement ! Il sait exactement comment vaincre toutes nos résistances, il en vient toujours à bout, rien ne lui résiste ! "Heureusement"... Le Bonheur, c'est d'être conscient de cet heureusement-là de Dieu, qui nous voit déjà guéris, déjà sauvés, déjà libres de nous-mêmes, déjà "esclaves du Christ", déjà semblables à Jésus, bien au-delà du temps et des apparences. Dieu nous regarde un peu comme Jésus regardait les foules, au moment de dire les Béatitudes, sur la Montagne. Voilà toute l'espérance de Dieu, qui peut aussi devenir la nôtre !
Comment apprendre à espérer ? Oui, car Dieu a plus d'un tour dans son sac, et il a encore quelques bottes secrètes en réserve. Il sait comment nous inculquer son espérance merveilleuse, comment faire en sorte qu'elle s'incarne en nous.
Je m'explique. Nous aurons remarqué que les Béatitudes sont toutes formulées au pluriel. Jésus aurait pu dire : "Heureux le pauvre d'Esprit, le Royaume des Cieux est à lui", mais non, il a choisi le pluriel. Délibérément, pas seulement parce qu'il avait de grandes foules devant les yeux ! Sans doute avait-il déjà discerné dans la foule des pauvres d'Esprit en puissance, des miséricordieux ou des artisans de paix, en puissance, etc. c'est certain ! Mais il a vu autre chose dans cette foule. Il a déjà vu en espérance sa future Église, en puissance ! Et sans doute a-t-il déjà vu aussi, en espérance, toute la force ou toute la dynamique communautaire de cette future Église. On pourrait même dire, "la dynamique de groupe" de son Église. C'est même assez évident, puisqu'il a fait l'Église précisément pour tous les pauvres de cette foule dont personne ne voulait s'occuper, même pas les religieux de l'époque, qui les rejetaient pour un oui ou pour un non, notamment pour raison d'impureté rituelle...

Flash-back.
Sur la Montagne, ce jour-là, Jésus brûle tout à coup du désir de répondre aux besoins de ces foules immenses, perdues, en leur offrant ni plus ni moins que sa guérison et son salut, bien plus que les guérisons physiques du chapitre précédent, beaucoup plus que ce que les foules pouvaient imaginer recevoir de lui. A chaque pauvre de cette foule, il décide de rendre toute sa beauté première paradisiaque perdue, celle du jardin d'Éden, en redevenant à l'image de Dieu, comme l'Adam d'avant le péché originel, ou comme le nouvel Adam, Jésus. Il veut offrir à tous ces pauvres la vie éternelle, tout son amour, toute sa miséricorde, toute sa paix, tout ! Il est même prêt à s'offrir lui-même pour eux tous, à mourir pour leur donner la Vie. Voilà de quoi Jésus brûle, tout à coup, là, sur sa Montagne, en disant ses Béatitudes ! Personne ne s'attendait à cela, sauf peut-être ceux qui attendaient ardemment la Consolation d'Israël, càd. le Messie. Mais il veut aussi faire de tous ces pauvres si faibles, des êtres responsables, capables de s'engager, de donner d'eux-mêmes, et de collaborer à leur guérison et à leur salut. Mais comment faire ? Il y a une solution : il décide de leur confier l'Église, pour qu'ils s'y laissent transformer tous ensemble, par l'Esprit, de l'intérieur, à l'image de Jésus. Cette dimension communautaire nouvelle, dynamique et spirituelle, c'est sans doute cela qui apparaît déjà dans le pluriel des Béatitudes : "Heureux les pauvres..." L'Église, c'est en quelque sorte le lieu où retentissent en permanence les Béatitudes, à haute voix ou à voix basse, mais aussi dans les cœurs, pour nous y reconstruire, transformer, métamorphoser, tous ensemble, unis les uns aux autres par le lien indestructible et éternel du Saint-Esprit, mystérieusement, consciemment ou non, tous aussi pauvres que nous pouvons l'être (et même parfois le rester), unis et habités par le même Dieu, jeunes et vieux "dansant ensemble" avec Dieu, novices et adultes dans la foi... Voilà bien l'Église du Christ, universelle !
Voilà la botte secrète de Dieu : notre transformation à l'image de Dieu par le Saint- Esprit se fait en communauté. Nous sommes faits aussi pour grandir les uns par les autres, pas seulement pour être des cœurs que Dieu s'occupe de guérir. Il faut qu'il y ait ces deux dimensions. L'Eglise, ou la communauté, c'est le lieu que Dieu a choisi pour grandir ensemble, pour apprendre à ne pas nous juger les uns les autres, mais à vivre la grâce au quotidien, à guérir de nos passions qui nous font souffrir, à devenir adultes en Christ, à pratiquer la compassion, la miséricorde, la tendresse, à apprendre à écouter, à pardonner, à bénir, à aimer même nos ennemis, à accueillir sa douceur, sa paix, sa joie, à partager le pain et la coupe, à vivre dynamiquement, ensemble, une nouvelle Alliance, d'espérance et de Bonheur.
Et vivre bien d'autres chose encore... malgré nos différences, dans la diversité.
Nous sommes en effet tous différents et il veut que nous le restions, parce que des êtres adultes savent gérer l'altérité. Il suffit qu'il y ait de l'amour, sous une forme ou une autre, mais surtout l'amour des ennemis, ce que le Saint-Esprit produit finalement en nous, pour que l'altérité s'évanouisse. Mais ça prend du temps, nous le savons bien.
Alors pour nous apprendre à patienter, ou à persévérer, Dieu nous donne de temps en temps des cadeaux, des grâces, des faveurs, des dons. Il fait apparaître des fruits chez les uns et les autres. Il nous dit qu'il est grâce pour que nous recevions ses cadeaux sans jalousie, humblement. Bref, il nous apprend à être un seul peuple, ses amis au cœur pur, unis par le lien indéfectible du Saint-Esprit.
En fait Dieu a tout prévu pour notre Bonheur. Qu'avons-nous que nous n'aurions reçu de lui, qu'avons-nous qu'il ne nous aurait pas donné ? Tout est grâce. L'Eglise, même si elle reste faible, aussi est grâce. La communauté locale, quoiqu'imparfaite, aussi est grâce.
Eh bien, c'est cette dimension communautaire-là qui apparaît dans nos deux Béatitudes d'aujourd'hui, ces deux tréteaux qui soutiennent toute la planche du recueil des Béatitudes, et qui assurent l'équilibre parfait entre l'œuvre de salut de Dieu en nous et notre collaboration responsable et organisée à cette œuvre divine. Il y a La grâce divine et la liberté humaine.

Conclusions.
Quand nous lisons que "les doux recevront la terre en héritage / partage", voilà le communautaire, car comment partager quelque chose tout seul ?
Dans la tradition biblique, un héritage se partage entre les enfants, avec une double part pour le fils aîné, en vertu du droit d'aînesse. On ne partage pas n'importe comment.
De même, les enfants de Dieu sont devenus ses fils et ses filles, par adoption. Ils partagent donc leur héritage, en communauté. Dans l'Eglise. Dans les Béatitudes, c'est "la terre" qui est l'héritage à partager, càd. le lieu de l'Alliance, là où elle se vit. C'est la "terre promise", ou "le pays promis", de l'AT. Qui sont ces enfants de Dieu ? Des artisans de paix. Qui sont ses héritiers ? Des doux. La douceur, en paroles ou en gestes, est tellement précieuse dans la communauté des croyants, dans l'église locale ! C'est un signe visible de l'activité créatrice de Dieu et de l'œuvre du Saint-Esprit dans les cœurs. S'il y a de la douceur, c'est que le Saint-Esprit a déjà déposé son humilité dans les cœurs. C'est ce qui fait que les croyants s'attachent les uns aux autres, se reconnaissent, s'encouragent, se font confiance, se pardonnent, collaborent, acceptent de grandir et de faire corps ensemble, sans crainte les uns des autres, dans la paix, sans colère, sans haine, etc. Car la colère est un savant mélange d'orgueil et de haine, et ne peut être vaincue que par la douceur du Saint-Esprit, fille de l'humilité. Quand un cœur devient pur, cela rend visible la présence et l'amour de Dieu au sein de son peuple, c'est ainsi que "Dieu se voit", grâce aux cœurs purs. Sans pureté de cœur, pas d'amour ; et sans amour, Dieu ne se voit pas. "Voir Dieu", c'est voir son amour en action, la marque de fabrique et le signe de reconnaissance des disciples de Jésus. Si un croyant aime vraiment, c'est qu'il a le cœur pur, purifié et délivré de ses passions, de ses pensées destructrices qui le tyrannisent et guerroient en lui. C'est ainsi seulement que l'amour de Dieu est libéré de sa prison, et que peuvent se rencontrer enfin l'amour de l'homme et celui de Dieu.
Les 3° et 6° Béatitudes montrent donc le ciment communautaire par excellence de l'Église du Christ, fait à la fois de la douceur qui accompagne l'humilité divine, et de la pureté du cœur qui libère et donne libre cours à l'amour divin d'autre part.

Monsieur Alain Fauconnier
Le 3 janvier 2021