Dernière modification par Johan - 2020-11-01 11:10:42

Sans l'humilité du Saint-Esprit…

Matthieu 5, 1-10

Introduction
Ce matin, voici une méditation, la deuxième d'une série de trois, sur les 2°, 4°, 5° et 7° Béatitudes de Matthieu 5. Bien disposées symétriquement dans le recueil, ces quatre Béatitudes (en bleu) y jouent un rôle bien spécifique !
Le 11 octobre dernier, lors de notre weekend paroissial, nous avons déjà abordé les 1° et 8° Béatitudes, dont le second terme dit que "Le Royaume des Cieux est à eux", càd. que les "pauvres d'Esprit" et les "persécutés pour la justice" le possèdent déjà. Nous avions vu que le parcours du croyant commence par l'accueil du Saint-Esprit dans sa vie, l'ouverture à son œuvre intérieure dans les cœurs. Il avait ensuite été question du but ou de la fin de ce parcours, quand le croyant devient capable par l'Esprit, d'aimer même ses ennemis, ce qui est le signe par excellence de la maturité chrétienne, quand la ressemblance à Jésus devient quasi parfaite, quand commence à être atteint le "paroxysme de l'amour", comme dit l'auteur de l'Épitre aux Hébreux.
Entre ces deux Béatitudes extrêmes, les autres esquissent un chemin de vie que Dieu trace pour chacun de nous. Les Béatitudes ont donc un côté très exaltant, si l'on tourne les regards vers ce que Dieu a l'intention de faire de nos pauvres vies. Mais il y a aussi un revers de cette médaille, quand on se souvient de nos résistances à son œuvre, de nos péchés, ou des passions qui guerroient dans nos membres, des maladies spirituelles comme la colère, la tristesse, la vanité ou l'orgueil, dont on ne guérit pas chez un psy, mais seulement grâce aux remèdes du Saint-Esprit, sur prescription de Jésus, notre divin Thérapeute. Ces remèdes, nous les connaissons sans doute déjà de nom, mais pas en tant que remèdes. Ils s'appellent par exemple l'humilité ou l'amour, mais nous les considérons souvent comme des vertus sans autre rôle. C'est perdre de vue que, pour nous sauver et nous guérir, Dieu combat nos résistances pour transfigurer nos maladies spirituelles en vertus, certes, mais en se donnant lui-même comme remède.
Par exemple s'il change progressivement nos larmes de tristesse en larmes de joie, c'est parce qu'il habite ces larmes qui nous purifient le cœur ; ou s'il réoriente nos colères, qui se trompent si facilement de cible, en les tournant petit à petit vers le véritable ennemi de nos vies chrétiennes, le tentateur, c'est qu'il sait déjà comment le vaincre ; ou s'il nous apprend à désirer (= bien convoiter) au lieu de convoiter (= mal désirer), c'est qu'il sait comment changer nos besoins en désirs, qu'il s'agisse de personnes ou de choses, par sa seule présence en nous, désir divin creusant le désir humain.
La Bonne nouvelle, c'est donc que Dieu désire nous guérir de nos maladies, nous les soigner pour nous en sauver. Mais la mauvaise nouvelle, c'est que nous résistons à cette guérison, la trouvant souvent trop intrusive, quitte à rejeter même l'idée d'avoir le cœur habité par Dieu. Alors nous résistons au Saint-Esprit, et nous l'attristons…
Pourtant Dieu seul connaît les remèdes à nos maladies spirituelles. Jésus est d'ailleurs lui-même Remède. Il suffit donc de demander l'Esprit-Saint, et par exemple son humilité ou son amour, dans la prière, pour qu'il nous guérisse de nos maladies.

Quatre Béatitudes ont en commun d'être formulées au passif
"Heureux les endeuillés : ils seront consolés ; Heureux les affamés et assoiffés de justice : ils seront rassasiés ; Heureux les miséricordieux : ils seront 'miséricordiés' ; et Heureux les créateurs de paix, ils seront appelés fils de Dieu."
Il ne s'agit pas de n'importe quels passifs, mais de "passifs divins", où Dieu est le sujet réel de l'action, le complément d'agent sous-entendu du verbe, ce qui permet une fois de plus à Matthieu d'éviter de prononcer le Nom de Dieu en vain, celui de Jésus étant d'ailleurs tout à fait absent du texte du Sermon sur la Montagne.
Il est donc tout à fait évident que seul Dieu peut consoler parfaitement les personnes endeuillées, en séchant leurs larmes ; ou que Lui seul peut rassasier parfaitement de la faim et de la soif de justice, ou d'un désir profond d'absolu et de Dieu ; ou qu'il peut Lui seul faire parfaitement miséricorde au pécheur en le rendant miséricordieux à son tour ; ou que Dieu seul peut devenir Père de ceux et celles qu'il remplit de sa parfaite paix, une paix synonyme d'identité nouvelle.
Si de tels et d'aussi profonds changements de vie deviennent ainsi possibles, c'est parce que Dieu seul peut changer les cœurs en profondeur, par l'œuvre du Saint-Esprit. Par l'Esprit, tout peut être recréé en nous. La paix que le monde donne peut devenir la parfaite paix dont parle l'apôtre Paul, celle qui dépasse toute intelligence, qui n'a rien à voir avec les sentiments ou les sensations, que le monde ne peut pas donner mais que Dieu seul donne durablement. C'est on ne peut plus profondément que l'Esprit-Saint remplit et inonde nos cœurs, qu'il déferle, percole, coule, infuse ou s'instille en nous, etc. Comme un fluide, il "remplit" le croyant, tantôt régulièrement et petit à petit, tantôt massivement, dans des moment particuliers, ou tantôt définitivement, dans la maturité. Ce sont là trois aspects différents, indissociables mais complémentaires, de la plénitude du Saint-Esprit. On fait parfois correspondre ces aspects à une sorte de niveau de base de plénitude, à des pics de plénitude, et la "vraie" plénitude, celle qui caractérise les croyants qui ont atteint leur pleine maturité. Mais restons prudents avec ce genre de formulation, un peu trop objectivantes du Saint-Esprit, qui ressemble peut-être à un fluide ou à une puissance, certes, mais qui est avant tout Personne et Présence divines, œuvrant secrètement et mystérieusement dans les cœurs avant de devenir, quelquefois, visible extérieurement.
Que l'on parle de l'Esprit-Saint ou du Royaume des Cieux, les mots nous échappent, toujours insuffisants, et mieux vaudrait peut-être se taire... La formulation, la compréhension ou le ressenti de l'œuvre du Saint-Esprit nous insatisfont toujours, comme chaque fois qu'on est face au mystère. Mais il faut qu'il en soit ainsi, même si cela nous laisse avec plein de questions sans réponse, ce qu'il vaut mieux accepter, pour se préserver de l'orgueil spirituel qui nous fait croire tout savoir - un mal redoutable !

La bonne attitude n'est évidemment pas l'orgueil, mais l'humilité
Quand on ouvre son cœur au Saint-Esprit, la première chose à faire c'est de lui "demander sa carte de visite". Un seul mot y apparaît : "humilité", parce que c'est probablement la première des grâces que le Saint-Esprit offre, quand il décide de se donner à quelqu'un. L'humilité semble être à l'origine de toute ouverture du cœur, avant de gagner tous les domaines de la vie, de l'intérieur vers l'extérieur. Sans humilité, même l'amour serait-il possible ? Car quand l'amour vient à perdre son humilité, c'est forcément qu'il est déjà bien malade ! L'humilité est au commencement du développement de la vie selon l'Esprit-Saint, dont elle est la marque de fabrique ; l'humilité est comme une condition préalable au salut, une ouverture du chemin qui y conduit. Par contre, l'égoïsme est le terreau où poussent toutes les passions qui peuvent faire de l'homme un être charnel. C'est dans l'égoïsme que peut ainsi se développer un excès d'orgueil capable de tuer l'humilité, d'éteindre l'Esprit-Saint, et à terme, de provoquer la mort spirituelle.
Ces derniers mots sont durs, mais il s'agit là d'un état extrêmement grave, résultant d'une sorte d'empoisonnement capable d'abîmer certains organes, de détruire le système nerveux, et de même mettre en danger la vie si aucun contre-poison n'est apporté rapidement. On pense à la morsure d'un serpent, le Mamba noir, qui peut tuer dans la demi-heure, faute d'un contre-poison. Mais la comparaison avec les dégâts causés par l'orgueil doit s'arrêter là. Nous parlons ici du monde spirituel, de maladies spirituelles et de remèdes spirituels servant à combattre et vaincre les effets du poison de l'orgueil. Il ne faut aucunement minimiser la gravité des blessures ou maladies de la vie spirituelle, et surtout pas celles causées par l'orgueil, qui est un mal redoutable. Mais même au plus profond de la détresse due à l'orgueil, même quand l'Esprit-Saint n'est plus qu'en veilleuse, il arrive tout de même que, miraculeusement, le corps parvienne à exprimer l'inexprimable et qu'il prie tout à coup plus que le cœur malade n'en est capable, par des soupirs ou gémissements "inexprimables" provenant en réalité directement du Saint-Esprit. Ces soupirs indicibles proviennent du Dieu qui se cache en nous, et intercède pour nous, en attendant le meilleur moment de nous ramener à la Vie, de nous faire sortir de nos déserts. Que se passe-t-il dans ces moments-là, peut-être aux pages les plus sombres de nos pauvres existences ? Dans ces moments où Dieu semble se cacher et se taire ? Quand il paraît si absent et lointain, alors que nous avons tant besoin de lui ?
C'est très simple : il nous apprend alors l'humilité, la vraie, celle de Jésus. Il ne nous apprend pas une fausse humilité, mais celle que lui seul peut donner, celle qui peut nous guérir même de notre orgueil le plus tenace, morbide, destructeur. L'humilité de Jésus est le premier remède que le Saint-Esprit inocule dans nos cœur malades, même si nous ne sommes pas nécessairement tous, heureusement, malades d'orgueil. Mais l'orgueil peut se cacher jusque dans notre fausse humilité, celle qui ne vient pas de Dieu, et qui est d'ailleurs un symptôme de l'orgueil, une sorte d'orgueil déguisé !
Sans l'humilité que seul le Saint-Esprit donne, que deviendrions-nous ? Comment pourrions-nous guérir nos cœurs remplis d'impuretés ? Comment pourrions-nous devenir des êtres aimants, miséricordieux, grâcieux, compatissants, doux, tendres, etc. comme Jésus ? Sans l'Esprit-Saint, comment pourrions-nous ressembler à Jésus, ou devenir enfants de Dieu ? Sans l'humilité vraie, comment vivre les Béatitudes, comment espérer être guéris un jour de nos maux les plus profonds, ou devenir des cœurs purs ? En réalité, aucun changement de vie profond ne pourrait s'amorcer sans la grâce préalable de l'humilité. Sans elle, nos ténèbres finiraient tout simplement par nous étouffer définitivement, nos cœurs ne pourraient tout simplement être touchés par aucune autre grâce, et d'autres grâces du Saint-Esprit n'auraient pas de terreau où se développer.
Et sans l'humilité du Saint-Esprit, qu'en serait-il de l'homme ? Pourrait-il seulement réponde à l'appel de la grâce… par la foi ?
Un grand mystère apparaît tout à coup en filigrane : si Dieu lui-même intervient parfois in extremis dans nos vies, même quand tout nous semble perdu, même quand nous nous sommes égarés sur nos pires chemins de mort et d'orgueil, même quand nous croyons déjà traverser la sombre vallée de la mort, c'est parce qu'il est non seulement Grâce et Amour, mais c'est aussi à cause de sa pure humilité. Dieu est Humilité, il est l'Humble par excellence, comme le sont Jésus et le Saint-Esprit. L'humilité est l'arme divine la plus redoutable contre le Mal, elle est le tout premier remède à toutes nos maladies profondes, sa revanche la plus éclatante sur le Mal, et même sur l'orgueil, parce que Dieu, pour nous sauver et nous guérir, accepte de descendre jusqu'aux origines du Mal, celles qu'il est d'ailleurs le seul à connaître, pour en couper toutes les racines, tentacules et ramifications.
Pouvons-nous mesurer à quel point il faut que Dieu soit humble pour consentir à bien vouloir se "salir les mains" pour nous extraire de notre chaos profond ? Non, sans doute, pas même pour une infime partie... Mais il suffit justement d'une infime partie de sa divine humilité pour que s'amorce la guérison de tous nos maux, ce qui est tout simplement miraculeux ! Quand le Saint-Esprit fait irruption dans nos cœurs, c'est d'abord pour y apporter l'humilité de Dieu, pour que la guérison de tout notre être puisse un jour devenir tout à fait réalité.
Et la voilà, l'espérance de notre Bonheur, dans son aspect "déjà là" !
Tout cela nous rappelle que la Béatitude qui dit notre pauvreté d'Esprit, notre manque ou notre besoin d'Esprit-Saint, est la toute première du recueil. C'est donc celle qui ouvre à tous les possibles, à tout le déploiement de l'œuvre du Saint-Esprit dans nos cœurs, un déploiement esquissé en huit grandes étapes vers la maturité chrétienne.

Pratiquement, comment nous ouvrir à l'humilité vraie, celle de Dieu ?
Il ne suffit pas de s'en convaincre raisonnablement. Le cœur profond ne fonctionne pas par autosuggestion. Il s'agit plutôt de s'ouvrir à l'œuvre du Saint-Esprit qui seul peut rendre notre cœur humble. L'humilité est une vertu du cœur, intérieure et profonde, dont la douceur peut être le premier symptôme extérieur visible. Ce que Dieu attend, c'est que nous lui demandions son humilité, pour que le Saint-Esprit puisse lui faire une place en nous. Collaborer à l'œuvre du Saint-Esprit, c'est ici consentir à lui ouvrir une brèche pour qu'il puisse remplir notre cœur de son humilité, et c'est en même temps renoncer à toutes les formes mondaines, de fausse humilité dont nous avons malheureusement le secret. Cela passe donc par une demande de pardon à Dieu pour nos fausses humilités, pour notre manque d'authenticité dans ce domaine, sachant que nos fausses humilités sont illusoires et vouées à l'échec relationnel. Cette démarche se fait dans la prière et avec le cœur ouvert au changement, une ouverture qui se demande aussi à Dieu. Tout notre être est en fait appelé à s'ouvrir à l'humilité de Dieu, à s'aligner sur elle. C'est pourquoi il est bon de nous rappeler alors de qui nous sommes, c'est-à-dire de simples créatures, éphémères, fragiles et appelées à mourir un jour. Oui, de simples créatures qui ne seraient rien si elles n'étaient incroyablement aimées de Dieu.
Ce dernier détail est décisif, car il nous ouvre un chemin de joie, même si cette démarche se fait en regardant la mort en face, notre finitude avec réalisme. Pour demander à Dieu son humilité, celle qui seule permet à notre vie spirituelle de se déployer, il est bon de descendre très bas au fond de nous-mêmes, jusqu'aux racines du péché, dans une transparence et une ouverture totale à Dieu, jusqu'au moment où notre simple espérance de pardon et de miséricorde fera place à sa miséricorde et à son pardon, et que nous pourrons enfin dire en vérité, avec l'apôtre Paul : "Qu'ai-je que je n'aie reçu ?" Et de quoi l'argile se plaindrait-elle encore, quand le potier l'aurait ainsi façonnée ?

Conclusions Voici donc que l'humilité du Saint-Esprit nous ouvre toutes les portes de la Vie. A quoi bon encore nous attacher à nous-même, et verser dans l'orgueil, si même Dieu accepte de partager avec nous son humilité, la première de toutes les grâces qu'il nous fait quand il commence à se donner à nous ? A quoi bon encore chercher la douceur, la miséricorde ou la paix dans le monde ou avec nos propres forces, si Dieu est prêt à nous remplir de sa douceur, de sa miséricorde ou de sa paix parfaites ? A quoi bon encore nous remplir de tout ce qui ne rassasie pas ou ne purifie pas profondément, si Dieu vient nourrir, abreuver et habiter désormais nos cœurs, pour les changer, pour nous sauver et nous guérir ? Qu'avons-nous donc que nous n'ayons reçu… d'un Dieu qui tient ainsi toutes ses promesses pour nous conduire jusqu'aux sommets du Bonheur ?
Le chemin des Béatitudes nous est désormais ouvert ; alors, remplis de l'humilité du Saint-Esprit, qu'attendons-nous pour le suivre ?

Alain Fauconnier
Le 1er novembre 2020