Dernière modification par Johan - 2020-10-11 18:33:30

S'engager sur le chemin du Bonheur

Les Béatitudes : Matthieu 5 1 à 12

Ce matin, je vous propose une méditation sur les 1° et 8° Béatitudes de Matthieu 5. C'est la première d'une mini-série de trois prédications, couvrant trois sous-groupes de Béatitudes. Pourquoi ? Parce que ces Béatitudes jouent des rôles différents dans l'ensemble du recueil, qui, pour être bien compris, doit tenir compte des trois !

Ce matin, nous allons nous intéresser à la première et à la dernière, toutes deux dotées du même second terme : "Le Royaume des Cieux est à eux", ou plutôt "de eux" (au génitif dans le texte). C'est pourquoi je préfère traduire, en ce qui me concerne : "Leur Royaume à eux, c'est le Royaume des Cieux". Comme pour exprimer, au présent, que l'on possède déjà ce Royaume, que l'on soit "pauvre d'Esprit" ou "persécuté pour la justice".

Qui sont donc ces personnes-là ?

D'abord, ce sont des personnes que Jésus voit dans la foule, et qu'il demande à ses disciples de regarder comme lui, avec lui. Ce sont donc d'abord des pauvres et des persécutés. La foule regorge apparemment de pauvres. Dans d'autres Béatitudes, il y a encore d'autres pauvres : des endeuillés, des affamés, des assoiffés, des victimes, en larmes, en souffrance, etc. Ce sont les tout premiers mots qui suivent chaque "Heureux" qui disent la forme, le symptôme de la pauvreté. Si l'on ajoute à cela quelques autres indices de leurs manques ou besoins, on peut dire qu'il y a aussi dans cette foule des personnes sans identité, sans famille, sans héritage, etc. Tous les indices convergent en tout cas vers l'idée de pauvreté, de dénuement, d'indigence.

Et c'est d'abord cela que Jésus voit, et qu'il invite ses disciple à voir aussi.

Mais pour comprendre comment Jésus parle de tous ces pauvres en les disant "Heureux", il faut lire les mots suivants, après une pause, et se projeter dans le futur avec toute la profondeur du regard de Jésus. Ces pauvres sont probablement devenus pauvres à cause d'une certaine forme de persécution religieuse qui n'hésite pas à exclure, à marginaliser, et à laisser sans ressource ceux que Jean, l'auteur du Quatrième Évangile, appelle des "sans-synagogue", des "dé-synagogués", "loins de la synagogue", des personnes qui se sont fait "éjecter" de la synagogue pour des raisons, souvent, d'impureté rituelle, et ce, sans vergogne, sans pitié, cruellement, inhumainement. Ce qui apparaît dans la 8° Béatitude et dans la suite du texte, aux versets 11 et 12. Jésus vise donc le système religieux en place, un système dont il dira ce qu'il pense au chapitre 23, par exemple.

Ainsi, dans le recueil des Béatitudes, Jésus remonte étape par étape, aux racines de la déchéance forcée des pauvres de cette foule. S'ils sont devenus si pauvres, c'est pour cause de persécution, d'injustice flagrante et institutionnalisée.

Mais revenons au regard de Jésus sur la foule. Son regard est encore plus profond que cela. Jésus regarde avec espérance. Il voit bien au-delà de la déchéance humaine et ses causes.

On s'attend presque à ce que Jésus crie tout à coup à ces foules de pardonner leurs oppresseurs, "parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font". Mais non, il gardera cette formule pour une autre occasion…

Dans l'immédiat, du haut de la Montagne, il enseigne ses disciples, il leur dit ce qu'il voit réellement chez tous ces pauvres, ce qu'il voit pour demain, en espérance. Il ne se contente pas de voir des "pauvres", mais des "pauvres d'Esprit". Il ne se contente pas de voir des "persécutés", mais des "persécutés pour la Justice" ou "à cause de la justice". En fait, Jésus voit déjà leur pauvreté et leur persécution complètement transcendées, transfigurées, transformées, recréées.

Comment fait-il ? La réponse est simple : Jésus voit déjà l'œuvre du Saint-Esprit, encore invisible et secret, encore caché dans les cœurs, jusqu'au moment où il se montrera, se révèlera, où il aura fait naître des hommes nouveaux, des hommes spirituels, remplis du Saint-Esprit ! Voilà l'espérance de Jésus. Et il nous invite à espérer de même, pour autrui comme pour nous-mêmes. Le regard de Jésus n'est prisonnier ni du temps ni de l'espace, ce qui explique les alternances du présent et du futur dans le texte. L'œuvre du Saint-Esprit ne s'arrête ni aux circonstances de la vie, ni aux obstacles extérieurs, elle est intérieure, elle se déploie dans les cœurs. Et le Royaume des Cieux est un Royaume qui reste, lui aussi, d'abord caché dans les cœurs, avant d'éclater au grand jour, en son temps.

Ce n'est donc pas pour rien que le Royaume des Cieux est (déjà) là dans les 1° et 8° Béatitudes, ce qui suggère que toutes les Béatitudes du recueil pourraient avoir le même second terme !

Le Royaume et le Saint-Esprit sont donc, toujours, à la fois déjà là et pas encore là, car ils restent d'abord cachés, secrets, embryonnaires, encore en devenir, en pleine croissance, en devenir. Et Jésus voit ces deux facettes en même temps, du fait de son espérance parfaite. Il voit déjà les pauvres et les persécutés des foules dans leur Royaume, mais il sait que le chemin pour qu'ils deviennent parfaitement des "pauvres d'Esprit" ou des "persécutés pour la justice" est encore très long. C'est le "déjà" et le "pas encore" du Royaume des Cieux.

Voilà LA clef des Béatitudes de Matthieu 5. Si elles semblent un peu énigmatiques, c'est parce que le regard de Jésus embrasse le temps et l'espace sans aucune limite, ce qui est quasi indicible.

Et Matthieu montre ainsi que si le regard de Jésus est tel, c'est qu'il est divin, c'est que Jésus est Dieu, ni plus ni moins. C'est d'ailleurs pour cela que, dans le texte, le nom de Jésus n'est pas dit explicitement, parce que Matthieu respecte le nom de Dieu au plus haut point. C'est pour ne pas prononcer le nom de Dieu en vain, que Matthieu parle aussi de "Royaume des Cieux" et non de "Royaume de Dieu". Pour Matthieu, Jésus est Dieu, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Matthieu sait aussi que pour rencontrer Dieu, il est normal de gravir une montagne, comme Moïse, qui est arrivé tout à coup devant le Buisson ardent, devant Dieu, alors qu'il essayait seulement de rattraper ses brebis égarées !

Si les 1° et 8° Béatitudes ont le même second terme, c'est qu'elles fonctionnent aussi comme des "bornes" qui encadrent le recueil, ce qui suggère qu'il y a tout un chemin à parcourir de la 1° à la 8°. Non seulement le chemin qu'a parcouru le regard de Jésus pour remonter jusqu'aux racines de la pauvreté, c'est-à-dire jusqu'à la persécution religieuse, ce qui se voit aux versets 11 et 12 qui suivent le recueil. Mais aussi le chemin que va parcourir le disciple en devenir sous l'impulsion du Saint-Esprit, qui commence avec la "pauvreté d'Esprit" et s'achève avec la "persécution pour la justice", en passant par d'autres étapes intermédiaires.

Les 1° et 8° Béatitudes ne sont que le tout début et la toute fin du long processus de ressemblance à l'image de Jésus.
La "pauvreté d'Esprit" consiste tout simplement à reconnaître son besoin du Saint-Esprit, sa pauvreté de Saint-Esprit, son manque de Saint-Esprit, sans qui ou sans lequel il n'y aurait tout simplement pas de processus de transformation du disciple, puisque dans chaque Béatitude, on trouve partout les traces de l'œuvre incontournable du Saint-Esprit, qui contribue à notre salut et à notre guérison avec le Père et le Fils en initiant tous les mouvements de la divinité qui concourent à nous sauver et nous guérir, dans une danse trinitaire qu'on appelle périchorèse.

Sans le Saint-Esprit, de simple "pauvre", il serait impossible de devenir "pauvre d'Esprit". Et sans lui, impossible d'arriver aussi à la dernière étape du processus de transformation, c'est-à-dire à l'amour des ennemis, indispensable pour se comporter dans la persécution comme l'a fait Jésus pendant sa Passion et sur la croix. Sans lui, on resterait un "persécuté" sans plus, une sorte de victime à vie. Sans lui, pas d'espérance de la moindre évolution spirituelle, impossible de devenir une nouvelle création ou une nouvelle créature. Sans lui, impossible de devenir un vrai témoin de Jésus, à qui la persécution ne fait pas peur, et qui, non seulement pardonne à ses ennemis, mais arrive à les aimer !!!

Ce qui compte donc, c'est de s'ouvrir à l'œuvre du Saint-Esprit, en demandant au Père et au Fils de nous donner le Saint-Esprit. Mais voilà un grand mystère, car c'est lui aussi qui nous pousse à faire cette demande. Il ne faut pas toujours essayer de comprendre la "cuisine interne" de la Trinité. Faisons confiance à Dieu, en le laissant nous aimer, et demandons lui donc tout "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit" ; il nous comprendra, il nous répondra. Il regarde au cœur.

Le chemin de la croissance du disciple a donc quelque chose de merveilleux ; tout y est pris en charge, parfaitement, par le Dieu trinitaire ; il est vraiment notre Alpha et notre Oméga !

Dans d'autres Béatitudes, celles qui sont formulées au passif, nous allons voir, lors d'une prochaine prédication, comment Dieu promet de tenir ses promesses jusqu'au bout, malgré les circonstances et les obstacles, et comment il s'engage à mener à bien notre salut, notre guérison, notre recréation. Le Saint-Esprit œuvre d'abord invisiblement et plutôt inconsciemment en nous, avant que cela se voie ; il est aussi la Personne de la Trinité qui assure ici-bas le bon fonctionnement du Royaume, à la fois puissance et présence divine ici-bas ; ce sont là des aspects très positifs, très encourageants, du processus de transformation que Jésus nous révèle et auquel il nous invite dans les Béatitudes.

Mais à côté de cela, il y a aussi notre pauvre réalité humaine, celle de nos résistances à l'œuvre de Dieu. L'être humain résiste au changement, il ne se laisse pas faire, c'est plus fort que lui, même quand il est croyant. S'il résiste, c'est tout simplement parce qu'il est "malade". Jésus dit même un moment donné qu'il est venu pour les malades (ceux qui se reconnaissent tels) et non pour les bien-portants (ceux qui croient l'être) !

En quoi l'homme est-il malade ? Malade avant d'être pécheur ?

Pour répondre à cette question, tournons-nous vers l'Église d'Orient, qui s'exprime en termes de "maladies de la vie spirituelle" depuis toujours. Pour être clair, guérir sa "vie spirituelle" de ses "maladies spirituelles", c'est laisser le Saint-Esprit "purifier son cœur". C'est pourquoi, l'Eglise d'Orient s'est toujours intéressée à l'observation, à l'analyse, au diagnostic, et à la guérison des "pensées" (logismoi) ou "mouvements intérieurs" qui agitent tout l'être humain et provoquent chez lui des comportements plus ou moins aberrants qui lui font perdre sa beauté première, sa santé, son salut et sa vocation première. La santé dont il est question est ici totale, à la fois "corps, âme et esprit". Il s'agit de guérir et, par là, de retrouver l'unité parfaite perdue de toutes les fonctions de l'être. Ces maladies ou "pensées" sont en fait des "passions" qui font souffrir et guerroient dans nos membres, qui déchirent l'homme. En guérissant de ses passions, l'homme recommence à ressembler à Jésus. Voilà la bonne santé dont il est question, un état "non pathologique".

Les 8 passions principales s'appellent "gourmandise, avarice, luxure, colère, tristesse, acédie, vaine gloire et orgueil", mais il en existe encore d'autres. Il ne faut pas les confondre avec les "7 péchés capitaux", ce qu'elles sont malheureusement devenues en Occident, depuis la Contre-Réforme et sous les coups de boutoir du Moralisme. En fait, les passions deviennent des péchés quand on refuse de les soigner, et qu'on les laisse proliférer et se combiner, jusqu'à nous diviser, ce qui est l'œuvre du diable, au lieu de désirer en guérir, ce qui l'œuvre d'unification du Saint-Esprit qui sauve l'homme du chaos. Évagre le Pontique a été le grand spécialiste de la classification, de la description de ces passions, et de leur fonctionnement, dès le IV° siècle. En Orient, Jésus est appelé le "divin thérapeute", celui qui guérit et sauve, qui purifie les cœurs. Se laisser sauver et guérir, s'engager sur le chemin du Bonheur, c'est tout cela à la fois.

En Occident, nous avons malheureusement oublié tout cela. Nous sommes en général capables de louer notre Dieu de sa Présence en nous et de son œuvre de salut en nous, mais que faisons-nous en revanche de nos résistances à son salut et à sa guérison ? Quel chemin choisissons-nous pour y parvenir ? Quel chemin de spiritualité, de purification du cœur, de guérison profonde, à la découverte de notre intériorité, prenons-nous ? Nous connaissons-nous nous-mêmes, savons-nous ce qui nous bloque et nous divise, ce qui nous fait souffrir, nos passions ? Désirons-nous trouver le chemin de la Vie et du Bonheur ? Que de questions qui, peuvent nous troubler. Pourtant, il suffit de se lancer, de se mettre en marche, de se jeter à l'eau…

Comment se lancer ? En demandant à Dieu de nous donner l'Esprit Saint. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut ou ne peut pas faire ; ce qui est un faux débat. C'est une chose qu'il faut faire. "Si donc vous autres, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bons dons à vos enfants, combien plus le Père, du ciel, donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui lui demandent?" (Luc 11:13). Alors, Seigneur, donne-nous l'Esprit-Saint, nous t'en prions. Nous savons que sans lui, nous ne pouvons rien. Nous en avons besoin pour vivre la vie à laquelle tu nous appelles. Nous le désirons de tout notre cœur. Amen ! Faisons cette petite prière qui peut tout changer.

Cet après-midi, nous proposerons quelques pistes de spiritualité, cette dernière aidant les cœurs à se laisser purifier… Il n'est pas encore trop tard pour décider de nous rejoindre !!!

Alain Fauconnier
Le 11 octobre 2020
(enregistré par Stéphane)