Dernière modification par Johan - 2019-06-25 22:47:55

Que savons-nous vraiment de Jésus le Galiléen ?

Question à Daniel Marguerat théologien, professeur honoraire de théologie biblique à l’université de Lausanne

GRAND ENTRETIEN. Dans son dernier livre, l’exégète suisse de renommée internationale s’appuie sur l’abondance de documents anciens pour s’approcher au plus près de Jésus, de sa vie et de sa singulière personnalité.

Parmi tous les livres sur Jésus, quelle est la singularité du vôtre ?
Il fait le point sur les recherches sur le Jésus de l’Histoire. Le nombre de sources documentaires que nous avons sur Jésus a considérablement augmenté en cinquante ans. Trois facteurs l’expliquent. Il y a, d’abord, toute la littérature extra- canonique, les évangiles apocryphes(1). La plupart de ces évangiles sont tardifs : IIe, IIIe ou IVe siècles. Néanmoins, dans celui de Thomas, par exemple, il se trouve des paroles de Jésus dont on peut penser qu’elles sont authentiques.
Ensuite, il y a l’archéologie. Depuis trente ans, l’archéologie en Israël et en Palestine a beaucoup progressé. On vient de découvrir un port commercial à Magdala qui nous permet de mieux connaître la vie des gens en Galilée au temps de Jésus.
La troisième source est composée de récits historiographiques d’historiens juifs, en premier lieu Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie. Nous avons une image beaucoup plus précise de la diversité du judaïsme au temps de Jésus.

L’étude de ces sources vous permet de mettre en pièce la « théorie mythiste » d’un Jésus imaginaire, récemment défendue par un essayiste à succès (2).
À propos d’aucun autre personnage de l’Antiquité, nous n’avons une attestation documentaire aussi précoce, aussi variée et aussi abondante que sur Jésus de Nazareth. Si on doute de son existence, il faut douter de celle de tous les personnages de l’Antiquité, ce qui est déraisonnable. La « théorie mythiste » de la non-existence de Jésus de Nazareth est une supercherie intellectuelle. Et il faut s’indigner que des auteurs intelligents la défendent encore aujourd’hui. La question n’est pas de savoir si Jésus a existé, mais quel Jésus a existé ?
Le titre de l’un de vos chapitres dit de Jésus que c’est un enfant sans père.
Des légendes juives attribuent la naissance de Jésus à un viol de Marie ou à une relation amoureuse de Marie avec un soldat romain. Que disent les évangiles ? La seule information qu’ils nous livrent est que Jésus est né hors mariage. Or, les évangiles portent des traces des conséquences d’une naissance douteuse. Lorsque les gens de Nazareth accueillent Jésus, ils disent : « C’est le fils de Marie » (Mc 6,3), ce qui est complètement atypique. Dans l’évangile de Jean, on peut lire : « Où est ton père ? » (Jn 8,19), ou encore « Nous ne sommes pas nés, nous, de la prostitution » (Jn 8,41). Ces indices laissent penser que les rumeurs, dont nous avons des attestations littéraires un ou deux siècles après, ont déjà couru du temps de Jésus.

Vous émettez l’hypothèse que Jésus a pu être considéré comme un bâtard, un mamzer en hébreu, et que cela éclaire certains passages des évangiles.
Dans le Talmud, le bâtard était l’état de celui qui ne peut pas prouver que sa naissance est issue d’union légitimée par la Torah. Or, Jésus est né hors mariage. À partir de cette hypothèse, on peut relire certains motifs de sa vie.
Par exemple, pourquoi Jésus n’était-il pas marié ? C’est une énigme historique, car un rabbi avait pour obligation d’être marié. Jean le Baptiseur, qui était le mentor de Jésus, n’était pas marié, mais c’était un ascète. Or, Jésus n’était pas un ascète. Le Talmud donne un bout de réponse : le bâtard ne peut se marier qu’avec une bâtarde et sa descendance sera bâtarde comme lui. Autrement dit, le mariage d’un enfant mamzer perpétuait sa marginalité sociale et religieuse. Cette situation explique la proximité que Jésus a eue avec ceux qui étaient socialement marginalisés, les pécheurs, les prostituées et les collecteurs des taxes. Enfin, est-ce un hasard si Jésus a rompu avec la pratique juive de doter Dieu de noms liturgiques emphatiques ? Jésus l’appelle « Abba », qui est un nom affectueux pour dire père, papa. Appeler Dieu « Père » de la part d’un enfant sans père est un rapprochement qui fait sens.

Vous parlez du baptême de Jésus par Jean en disant qu’il a plongé les premiers chrétiens dans le plus total embarras.
Le baptême par Jean place Jésus dans une position de disciple par rapport au Baptiseur. Or, après la mort de Jésus, ses disciples ont été en concurrence avec les communautés messianiques qui croyaient au messie Jean. Le baptême de Jésus les mettait donc dans l’embarras. Les éléments de continuité entre les deux hommes sont patents sur la prédication du royaume de Dieu, la conversion ou la droiture morale, mais Jésus a rompu avec son maître sur deux points. Le premier est l’image de Dieu. Pour Jean, c’est le Dieu de colère dont le baptême permet de se prévenir. Pour Jésus, c’est le Dieu de l’accueil, de la grâce et du pardon. Ensuite, Jésus a une activité de guérison, à la différence de Jean.
On peut ajouter que si Jean se retire dans le désert, Jésus est l’homme des foules et des villages.

À propos des guérisons, vous soutenez que l’activité thérapeutique de Jésus est un des éléments les plus sûrs de son action. Cette affirmation heurte notre sensibilité rationnelle.
Ernest Renan dans sa magnifique Vie de Jésus (1863) niait tout surnaturel, mais c’était au temps du rationalisme triomphant. Aujourd’hui, nous ne partageons plus cette approche, car on ne peut nier l’existence de guérisons dans les milieux charismatiques ou à la manière des chamanes.
Pour l’historien, il n’y a aucune raison de rejeter la pratique thérapeutique de Jésus. Elle est attestée par toutes les filières traditionnelles et Jésus l’a transmise à ses disciples. On peut difficilement imaginer qu’il ait partagé un don qu’il ne possédait pas.

Vous assurez que Jésus a utilisé les paraboles comme un moyen privilégié d’annoncer le royaume.
On a souvent dit que tous les rabbis utilisaient des paraboles. Or nous ne connaissons pas de paraboles rabbiniques antérieures à l’an 70. Il y a une sorte d’anachronisme à dire que Jésus parlait comme les maîtres de son temps. Sa particularité est double. Il a beaucoup utilisé ce mode de communication. Même pour les rabbis, dont les sources juives tardives rapportent des paraboles, nous n’en connaissons que trois ou quatre par docteur de la Loi. De Jésus, nous en connaissons une trentaine.
Second point, Jésus utilise les paraboles pour faire découvrir un règne de Dieu tout à fait singulier. Lorsque les rabbis prêchaient le règne de Dieu, ils le comparaient à un phénomène de puissance : un grand arbre, une montagne, un ouragan. Jésus le compare à une graine de moutarde, à un peu de levain dans la pâte, à un phénomène infime qu’il faut discerner dans le présent.

Jésus a guéri, il a enseigné et il a mangé. Les repas occupent une grande place dans les évangiles.
Dans l’Antiquité, le repas est un événement social et un marqueur identitaire. On mange avec ceux de son groupe. Les pharisiens mangeaient avec ceux de leur confrérie. Jésus fait l’inverse. Il rassemble autour de lui toutes les personnes marginalisées : les malades, les femmes, les collaborateurs romains. Ça a fait scandale. Par le repas, il a voulu partager l’image d’un Dieu d’accueil, à la grâce intégrante. Derrière cette pratique, il renouvelle la compréhension de la pureté. En Israël, l’exigence de pureté était fondamentale, car elle était identitaire. L’archéologie a mis en valeur l’existence de nombreux bassins de purification dans des maisons, des synagogues locales et aux abords du Temple de Jérusalem.
Jésus bouleverse cette compréhension lorsqu’il affirme que ce n’est pas ce qui est extérieur à l’humain qui le rend impur, mais ce qui provient de lui. Pour lui, la pureté est contagieuse, pas l’impureté. Ce qui est un retournement copernicien du rapport à l’autre.

Vous dites de la croix qu’elle a eu deux conséquences, le christianisme et l’antisémitisme.
Après la mort de Jésus, Pâques est l’affirmation que Dieu se solidarise avec l’homme pendu au bois, et non pas avec ses bourreaux. C’est à partir de la croix que l’activité de Jésus est validée et que l’on peut parler de christianisme. Or, la croix va aussi être l’arme chrétienne contre le judaïsme. L’antijudaïsme n’est pas une création chrétienne, mais c’estle rappel du rôle des Juifs à la Passion qui va puissamment alimenter l’antisémitisme antique, et cela jusqu’au XXIe siècle.

Que peut-on dire de la résurrection d’un point de vue historique ?
Les chercheurs du Jésus de l’Histoire se séparent en deux camps. Ceux qui pensent que la résurrection est le dernier acte de la vie de Jésus et ceux qui disent qu’il s’agit d’une fiction théologique. Je récuse cette dernière alternative. L’événement de Pâques est une révélation, dont le contenu échappe à l’historien. Mais je suis très frappé par la récurrence du verbe voir : les femmes ont vu, les disciples n’ont pas vu, puis ils ont vu. La révélation pascale s’est opérée par la médiation d’expériences visionnaires, dont nous détenons l’indice par le fait qu’elles n’interviennent qu’auprès des amis de Jésus, et qu’elles sont différentes selon les individus. La grande diversité des récits d’apparition du Ressuscité qui, pour certains, est la preuve d’une fiction, est au contraire le renvoi à une expérience qui engage toute la subjectivité de la personne.

PROPOS RECUEILLIS PAR A. NOUIS
RÉFORME NO 3807 • 20 JUIN 2019